La mé­daille et son re­vers

In­vi­ter ses proches pour cé­lé­brer avec eux un hon­neur qu’on re­çoit in­vite aus­si à l’hu­mi­li­té.

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Yas­mine Char Di­rec­trice du Théâtre de l’oc­to­gone, Pul­ly (VD)

L’ en­ve­loppe est ar­ri­vée avec trois mois de re­tard, je ne sais plus quel jour. Une en­ve­loppe un peu frois­sée, avec Ré­pu­blique fran­çaise mar­quée sur le coin gauche, qui est res­tée po­sée sur la table de la cui­sine jus­qu’au soir. Je l’ai ou­verte en ren­trant du tra­vail. J’ai trou­vé étrange que ce genre d’in­for­ma­tion soit sim­ple­ment pos­tée en cour­rier A, mais les gens im­por­tants sont aver­tis di­rec­te­ment par té­lé­phone, pa­raît-il. Une marche à suivre pour com­man­der l’in­signe et or­ga­ni­ser la cé­ré­mo­nie était jointe au cour­rier de Ma­dame la Mi­nistre. Gros­so mo­do, c’est à vous de tout faire ou de ne rien faire. J’ai choi­si de tout faire. C’était une oc­ca­sion en or de réunir mes amis et de re­mer­cier des per­sonnes. Aus­si simple que ça? Oh, que non! Il a fal­lu trou­ver la salle, dé­ci­der du trai­teur, éta­blir un bud­get. Il a fal­lu ré­flé­chir à un car­ton d’in­vi­ta­tion et les avis ont di­ver­gé. L’af­faire en­fin tran­chée, les adresses ont dû être trou­vées, les en­ve­loppes com­man­dées, le cour­rier af­fran­chi. Tout ça n’est rien, je vous le dis. Tout ça, c’est du pra­tique. La liste des in­vi­tés aus­si, j’ai pen­sé que c’était du pra­tique, jus­qu’au mo­ment où ils ont com­men­cé à se ma­té­ria­li­ser. J’ai été loin. J’ai plon­gé des an­nées en ar­rière et j’ai ti­ré à moi cette hu­ma­ni­té qui avait croi­sé mon che­min. Une belle foule bi­gar­rée. J’ai dres­sé la liste des in­dis­pen­sables, des amis, des co­pains, de ceux que je tiens en es­time, des qui m’ont ai­dée, des po­li­tiques, des in­con­tour­nables. Je me suis lais­sé pié­ger. J’ai pen­sé que si dix per­sonnes ve­naient seule­ment, c’est que je n’étais pas as­sez ai­mée. J’ai vou­lu an­nu­ler sauf que c’était trop tard. Alors j’ai at­ten­du. La vie nous joue de ces tours pen­dables, car voi­là ce qui s’est pas­sé. D., que je croyais être un ami de tou­jours, ne m’a ja­mais ré­pon­du, et avec lui un pe­tit lot de per­sonnes qui ont ou­blié la cour­toi­sie. P., que je n’at­ten­dais pas, a fait l’al­ler-re­tour de­puis Pa­ris pour en­flam­mer le dance-floor. Dan­ser avec P., c’est tou­cher les étoiles, je vous le cer­ti­fie. Re­te­nu à la der­nière mi­nute, un grand maître m’a en­voyé un bou­quet somp­tueux tan­dis qu’un proche se dé­fi­lait, in­vo­quant un voyage dou­teux. En bref, j’ai as­sis­té à une re­dis­tri­bu­tion de cartes ma­gis­trale: ce qui m’était en­le­vé d’un cô­té m’était re­don­né de l’autre dans une sorte d’équi­libre mi­ra­cu­leux. Et vous sa­vez quoi? Tris­tesse et dé­cep­tion furent ou­bliées. J’au­rais pu m’évi­ter ces émo­tions en re­fu­sant la dé­co­ra­tion au nom de la sa­cro-sainte li­ber­té, me di­riez-vous. Je n’y suis pas ar­ri­vée. Il faut beau­coup de dé­sin­vol­ture et celle-ci m’a faus­sé com­pa­gnie sur ce coup. Le chan­tage est af­fec­tif. Il re­monte jus­qu’à la source, quand en­fants nous cher­chons à briller aux yeux de nos pa­rents. Après, nous de­ve­nons juste de grands en­fants qui fai­sons avec. Re­ce­voir un in­signe, c’est comme une ré­pé­ti­tion de son fu­tur en­ter­re­ment. On a une idée du nombre de per­sonnes qui y se­ra. De ceux qui vous aiment et de ceux qui vous ja­lousent. De ceux qui vous re­gret­te­ront et de ceux qui s’en fi­che­ront. Une fois la fête fi­nie, la vie conti­nue­ra. Pas de quoi pa­voi­ser. Au contraire. Humble. C’est la le­çon que j’en ai ti­rée. Ou alors je n’ai rien com­pris aux hon­neurs et ça, c’est tout à fait pos­sible. Fa­ce­book Le Ma­tin Di­manche Re­trou­vez les textes des per­son­na­li­tés du Cercle du Ma­tin Di­manche et par­ti­ci­pez au dé­bat

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