Mi­cro­biote cu­ta­né des mi­crobes bons pour la peau

S’il est bien moins étu­dié que le mi­cro­biote in­tes­ti­nal, il semble tout aus­si es­sen­tiel à l’équi­libre.

Le Matin Dimanche - - JEUX - STÉPHANY GARDIER

Que se­rait l’être hu­main sans les bac­té­ries, cham­pi­gnons, le­vures et autres vi­rus qui le co­lo­nisent de­puis des mil­lé­naires? Dans l’in­tes­tin, l’es­to­mac, mais aus­si la bouche, les pou­mons ou le va­gin, ce sont en­vi­ron dix mille mil­liards de mi­cro-or­ga­nismes qui co­ha­bitent, pro­fi­tant des res­sources de leur hôte mais lui ren­dant aus­si de nom­breux ser­vices. Si le nombre ex­po­nen­tiel de re­cherches me­nées ces quinze der­nières an­nées sur le mi­cro­biote in­tes­ti­nal a ren­du po­pu­laires les bac­té­ries ta­pies dans notre tube di­ges­tif, il est une flore dont on parle bien moins, alors que nous l’avons sous les yeux à lon­gueur de jour­née: celle de la peau. Le mi­cro­biote cu- ta­né com­mence à son tour à at­ti­rer l’at­ten­tion des scien­ti­fiques, mais plus en­core de l’in­dus­trie cos­mé­tique. Si bien que les pro­bio­tiques entrent dans la com­po­si­tion non seule­ment des yaourts et des com­plé­ments ali­men­taires, mais aus­si des crèmes pour le vi­sage ou des laits pour le corps!

Les mi­cro­bio­lo­gistes n’ont pas at­ten­du le XXIE siècle pour ex­plo­rer les mi­crobes à la sur­face du corps hu­main: la pre­mière évo­ca­tion de la flore cu­ta­née da­te­rait des an­nées 1680. Mais c’est l’es­sor consi­dé­rable des ou­tils de bio­lo­gie mo­lé­cu­laire, dans les an­nées 2000, qui a per­mis de faire un bond de géant dans la connais­sance du mi­cro­biote. Les scien­ti­fiques n’étaient alors plus li­mi­tés à l’ob­ser­va­tion des mi­cro-or­ga­nismes mais ont pu sé­quen­cer leur ADN. «On connais­sait dé­jà les prin­ci­pales fa­milles de bac­té­ries pré­sentes sur l’épi­derme hu­main, mais la gé­no­mique a mon­tré une di­ver­si­té des souches bac­té­riennes bien plus large que ce que l’on avait ima­gi­né. Comme si vous par­tiez d’un arbre gé­néa­lo­gique avec juste le nom de chaque fa­mille et que vous ac­cé­diez en­suite aux noms de cha­cun de vos cou­sins, de leurs cou­sins et des cou­sins des cou­sins», illustre le Pr Di­dier Pit­tet, chef du Ser­vice de pré­ven­tion et contrôle de l’in­fec­tion des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève (HUG). En quelques an­nées, ce sont ain­si plus de 300 sous-es­pèces de bac­té­ries qui ont été mises au jour dans la flore cu­ta­née hu­maine!

Les bac­té­ries les plus re­pré­sen­tées sur la peau sont les sta­phy­lo­coques, en par­ti­cu­lier Sta­phy­lo­coc­cus epi­der­mi­dis et Sta­phy­lo­coc­cus ho­mi­nis, ac­com­pa­gnées de Strep­to­coc­cus mi­tis, Pro­pio­ni­bac­te­rium acnes et Co­ry­ne­bac­te­rium spp. Ces souches, dites «com­men­sales», sont pré­sentes chez tous les in­di­vi­dus et ne sont pas pa­tho­gènes. «At­ten­tion, il n’y a ce­pen­dant pas de bonnes et de mau­vaises bac­té­ries, pré­vient le Pr Mi­chel Gilliet, chef du Ser­vice de der­ma­to­lo­gie du Centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire vau­dois (CHUV). C’est toute la com­plexi­té de l’étude du mi­cro­biote: cer­taines sous-es­pèces de ces bac­té­ries com­men­sales peuvent s’avé­rer né­fastes, et une même souche de bac­té­ries peut, se­lon les cir­cons­tances, pro­duire des ef­fets bé­né­fiques ou dé­lé­tères.»

Une ré­par­ti­tion hé­té­ro­gène

Le mi­cro­biote cu­ta­né n’est pas ho­mo­gène sur l’en­semble de la peau, dont la sur­face os­cille entre 1,5 et 2 mètres car­rés chez l’adulte (voir in­fo­gra­phie). L’hu­mi­di­té, la tem­pé­ra­ture et la pré­sence plus ou moins im­por­tante de li­pides vont fa­vo­ri­ser le dé­ve­lop­pe­ment de cer­taines souches. «On dis­tingue trois en­vi­ron­ne­ments prin­ci­paux: les zones grasses, les zones hu­mides et les zones sèches, pré­cise le Pr Mi­chel Gilliet. Dans les zones grasses, ce sont les pro­pio­no­bac­té­ries qui sont les plus pré­sentes, alors que dans les zones hu­mides, on re­trouve pré­fé­ren­tiel­le­ment des co­ry­né­bac­té­ries et des sta­phy­lo­coques. Dans les zones sèches, on ob­serve plu­tôt une po­pu­la­tion mixte avec des ß-pro­téo­bac­té­ries plus abon­dantes.»

Les bac­té­ries com­men­sales sont par­ti­cu­liè­re­ment stables au cours de la vie: «Elles dis­pa­raissent lors­qu’on se lave mais re­viennent très ra­pi­de­ment», sou­ligne le Pr Di­dier Pit­tet, qui ras­sure sur l’in­no­cui­té des so­lu­tions hy­dro­al­coo­liques uti­li­sées pour se dés­in­fec­ter les mains. «L’al­cool tue toutes les bac­té­ries mais uni­que­ment en sur­face. Le mi­cro­biote se re­forme à l’iden­tique, alors que les an­ti­sep­tiques ne ciblent, eux, que cer­tains mi­cro-or­ga­nismes et peuvent à long terme in­duire des ré­sis­tances, un peu comme ce qu’il se passe avec les an­ti­bio­tiques.»

Très utile pour la ci­ca­tri­sa­tion

Long­temps, les bac­té­ries des flores ont été consi­dé­rées comme des co­lo­ni­sa­teurs de l’être hu­main, sans que l’on per­çoive leur im­por­tance pour la san­té. Là en­core, les re­cherches me­nées ces der­nières an­nées ont bou­le­ver­sé la com­pré­hen­sion de cette re­la­tion et il est dé­sor­mais ad­mis que la co­exis­tence hu­mains-mi­cro­biote est un réel mu­tua­lisme. La flore cu­ta­née joue­rait no­tam­ment un rôle im­por­tant dans la pro­tec­tion contre les pa­tho­gènes. «Notre épi­derme est avant tout une bar­rière entre notre or­ga­nisme et son en­vi­ron­ne­ment, ex­plique le Pr Pit­tet. Il y a la bar­rière phy­sique consti­tuée par toutes les couches cel­lu­laires de l’épi­derme et une bar­rière mi­cro­bio­lo­gique faite de ces dif­fé­rents mi­cro-or­ga­nismes pré­sents sur la peau.» Les souches com­men­sales nous pro­tègent par dif­fé­rents moyens, à com­men­cer par l’oc­cu­pa­tion de l’es­pace et la consom­ma­tion des res­sources dis­po­nibles. Faute de place et de nour­ri­ture, peu de chances que d’autres souches viennent co­lo­ni­ser la peau. Mais cer­taines bac­té­ries sont éga­le­ment ca­pables de pro­duire des sub­stances, les bac­té­rio­cines, qui agissent comme des an­ti­bio­tiques sur d’autres bac­té­ries op­por­tu­nistes. «Le mi­cro­biote semble aus­si in­ter­agir avec le sys­tème im­mu­ni­taire cu­ta­né, com­plète le Pr Gilliet. Sta­phy­lo­coc­cus epi­der­mi­dis, par exemple, est né­ces­saire pour la pro­duc­tion d’une mo­lé­cule, l’in­ter­leu­kine 17, im­pli­quée dans la ré­ponse im­mu­ni­taire contre les in­fec­tions à Can­di­da (ndlr: le­vures pré­sentes sur la peau) et cer­taines in­fec­tions bac­té­riennes. De même, le mi­cro­biote cu­ta­né par­ti­cipe à la pro­duc­tion de mo­lé­cules an­ti­mi­cro­biennes par les cel­lules de la peau et le sys­tème im­mu­ni­taire lo­cal afin de lut­ter contre la prolifération des mi­crobes en cas de plaies. Son rôle est ain­si très im­por­tant dans la ci­ca­tri­sa­tion.»

Des dés­équi­libres pa­tho­gènes

Mais le mi­cro­biote pour­rait-il être à l’ori­gine de cer­taines ma­la­dies de la peau? Cer­tains dés­équi­libres de la flore cu­ta­née, ou dys­bioses, ont d’ores et dé­jà été as­so­ciés avec des pa­tho­lo­gies cu­ta­nées, sans qu’un lien de cause à ef­fet ne soit ce­pen­dant tou­jours mis en évi­dence. On sait ain­si que les pa­tients at­teints d’ac­né sont por­teurs de souches de Pro­pio­no­bac­te­rium acnes dif­fé­rentes de celles pré­sentes chez les autres per­sonnes. Les re­cherches sont par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­miques sur le rôle du mi­cro­biote cu­ta­né dans la der­ma­tite ato­pique (ec­zé­ma). Il a été mon­tré que le mi­cro­biote des pa­tients ato­piques pré­sente une di­ver­si­té ré­duite, fa­vo­rable au dé­ve­lop­pe­ment de Sta­phy­lo­coc­cus au­reus, bac­té­rie as­so­ciée aux pous­sées in­flam­ma­toires de la ma­la­die. D’autres tra­vaux ont aus­si mis en évi­dence chez des pa­tients dia­bé­tiques une di­mi­nu­tion de la di­ver­si­té mi­cro­bienne cu­ta­née qui pour­rait être liée aux pro­blèmes de ci­ca­tri­sa­tion ob­ser­vés chez ces pa­tients. Agir sur le mi­cro­biote pour­rait-il dans ce cas être une op­tion thé­ra­peu­tique? «C’est, bien sûr, une piste de re­cherche mais, pour l’heure, il faut prendre le temps de bien com­prendre les mé­ca­nismes de base avant de ti­rer des conclu­sions hâ­tives», tem­père le Pr Mi­chel Gilliet.

Pour­tant, les pro­duits conte­nant des pro­bio­tiques (mi­cro-or­ga­nismes vi­vants) sont de plus en plus nom­breux au rayon cos­mé­tique et ri­va­lisent de pro­messes. Une ten­dance qui re­lève plus du mar­ke­ting que de la science, tranchent les ex­perts ren­con­trés. Pour l’heure, sou­lignent-ils, les preuves scien­ti­fiques sont in­suf­fi­santes pour va­li­der l’in­té­rêt réel de tels pro­duits.

«Une même souche de bac­té­ries peut, se­lon les cir­cons­tances, pro­duire des ef­fets bé­né­fiques ou dé­lé­tères» Pr Mi­chel Gilliet, chef du Ser­vice de der­ma­to­lo­gie du CHUV

Mo­ritz Wolf/get­ty

En quelques an­nées, plus de300 sous-es­pèces de bac­té­ries ont été mises au jour dans la flore cu­ta­née hu­maine.

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