Peut-on choi­sir le sexe de son en­fant?

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - CLÉMENTINE FITAIRE

Plu­sieurs mé­thodes – ba­sées sur l’ali­men­ta­tion, la date de concep­tion ou même la po­si­tion sexuelle – pro­mettent aux fu­turs pa­rents de choi­sir le genre de l’en­fant à naître. Sont-elles vrai­ment fiables et vé­ri­fiées scien­ti­fi­que­ment? «Si les sper­ma­to­zoïdes fe­melles étaient plus lents, com­ment ex­pli­que­rai­ton les faux ju­meaux de sexes dif­fé­rents?» Pr Da­vid Baud, chef du Ser­vice d’obs­té­trique du Dé­par­te­ment femme-mè­reen­fant au CHUV

La presse in­ter­na­tio­nale s’est ré­cem­ment fait l’écho d’un pro­gramme de coa­ching dont le concept, aus­si clair que su­jet à contro­verse, est af­fi­ché sans dé­tour: per­mettre aux pa­rents de choi­sir «na­tu­rel­le­ment» le sexe de leur en­fant. Sous forme d’une box «gar­çon» ou «fille» à com­man­der dans les quelques mois qui pré­cèdent la concep­tion (moyen­nant 149 € par mois), la mé­thode se base sur deux tech­niques. D’une part, l’ali­men­ta­tion, dans le but «d’orien­ter le ph va­gi­nal vi­sant à fa­vo­ri­ser le pas­sage de sper­ma­to­zoïdes XX ou XY vers l’ovule», et d’autre part, un sui­vi ci­blé du cycle. Si cette mé­thode fait par­ler d’elle, c’est d’abord à cause de la ques­tion éthique sou­le­vée par cette pra­tique d’orien­ta­tion du sexe, mais aus­si par sa va­li­di­té scien­ti­fique… loin d’être vé­ri­fiée. «Ces mé­thodes fonc­tionnent toutes ex­trê­me­ment bien… dans 50% des cas!» iro­nise le Pr Da­vid Baud, chef du Ser­vice d’obs­té­trique du Dé­par­te­ment femme-mère-en­fant au Centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire vau­dois (CHUV).

Que dit la science?

L’idée de fa­vo­ri­ser la nais­sance d’un sexe plu­tôt qu’un autre grâce à l’ali­men­ta­tion trouve son ori­gine dans une thèse des an­nées 60 1. Des cher­cheurs se sont in­té­res­sés à l’in­fluence de cer­tains pa­ra­mètres de l’eau sur le sex-ra­tio des ba­tra­ciens. Leurs tra­vaux ont conclu à l’époque qu’une eau riche en po­tas­sium fa­vo­rise la nais­sance de tê­tards mâles, tan­dis qu’une eau riche en cal­cium aug­mente celle de tê­tards fe­melles. L’un des cher­cheurs, le Pr J. Stol- kows­ki, dé­cide alors de trans­po­ser l’étude aux bo­vins, en ba­sant cette fois ses ob­ser­va­tions sur les ali­ments in­gé­rés, des­ti­nés à mo­di­fier le ph va­gi­nal du mam­mi­fère. Il an­nonce des ré­sul­tats si­mi­laires, mais son tra­vail sus­cite alors de vives ré­ac­tions dans la com­mu­nau­té scien­ti­fique qui lui re­proche un manque de ri­gueur et dif­fé­rents biais. «Trans­po­ser cette étude à des mam­mi­fères ter­restres en ob­ser­vant non pas l’en­vi­ron­ne­ment mais les ali­ments in­gé­rés pa­raît lou­foque, ex­plique le Pr Baud. Certes, il y a une va­ria­tion du ph va­gi­nal tout au long du cycle sous l’ef­fet des hor­mones, mais l’in­fluence de l’ali­men­ta­tion sur le ph n’est, quant à elle, que mi­nime.»

Pour­tant, le

Pr Stol­kows­ki, convain­cu de la vé­ra­ci­té de ses ré­sul­tats, dé­cide de tes­ter ses conclu­sions sur l’es­pèce hu­maine et réa­lise une nou­velle ex­pé­ri­men­ta­tion avec le Pr Fran­çois Pa­pa dans les an­nées 70 Ils mettent au point ce qui se­ra plus tard sur­nom­mé le «ré­gime pa­pa», à adop­ter du­rant les trois mois qui pré­cèdent la concep­tion. Le but de ce ré­gime est de créer soit un mi­lieu acide, lors­qu’il s’agit de fa­vo­ri­ser la pro­gres­sion des sper­ma­to­zoïdes X (pour ob­te­nir une fille), soit un mi­lieu al­ca­lin, pour fa­ci­li­ter la pro­gres­sion des sper­ma­to­zoïdes Y (pour un gar­çon). Par­tant de ces simples ob­ser­va­tions en ca­bi­net, le Pr Stol­kows­ki af­firme ain­si que «l’ali­men­ta­tion ma­ter­nelle conduit à l’ap­pa­ri­tion pré­fé­ren­tielle de l’un ou l’autre des deux sexes dans 80% des cas quand elle est dés­équi­li­brée en ses consti­tuants mi­né­raux» 3. Pour le Pr Baud ce­pen­dant, il s’agit là d’«un chiffre sans fon­de­ment, sur un pe­tit col­lec­tif de pa­tients, pu­blié dans une re­vue non scien­ti­fique. On ne sait pas com­ment les pa­tientes ont vé­ri­ta­ble­ment sui­vi ce ré­gime, ni quelle part du suc­cès est at­tri­buable au ré­gime ou au simple ha­sard.»

Mal­gré ce­la, de nom­breuses fu­tures mères «s’échangent» cette re­cette et les fo­rums sont riches en té­moi­gnages de femmes com­blées ou dé­çues par cette mé­thode.

La pé­riode de concep­tion

Une autre mé­thode sou­vent mise en avant est le «ci­blage de l’ovu­la­tion». Dans les an­nées 60, le Dr Lan­drum Shet­tles, par­tant du pos­tu­lat que les sper­ma­to­zoïdes X (filles) se­raient plus ré­sis­tants mais moins ra­pides que les sper­ma­to­zoïdes Y (gar­çons), émet la théo­rie que la date de concep­tion, plus ou moins à dis­tance de la date d’ovu­la­tion, peut in­fluen­cer le sexe de l’en­fant. Une étude pu­bliée dans «Toxi­co­lo­gi­cal Re­search» en 20154 semble par­ve­nir à des ré­sul­tats sem­blables. Un rap­port sexuel 2-3 jours avant la date d’ovu­la­tion fa­vo­ri­se­rait ain­si le suc­cès des sper­ma­to­zoïdes X, alors qu’un rap­port un jour après la date d’ovu­la­tion fa­vo­ri­se­rait les sper­ma­to­zoïdes Y. Pour­tant, là en­core, la com­mu­nau­té scien­ti­fique reste scep­tique et d’autres re­cherches mènent à des ré­sul­tats contra­dic­toires. «Si les sper­ma­to­zoïdes fe­melles étaient plus lents, com­ment ex­pli­que­rait-on les faux ju­meaux de sexes dif­fé­rents? s’in­ter­roge le Pr Baud. C’est le tra­vail conjoin­te­ment de tous les sper­ma­to­zoïdes sur l’ovule qui per­met à l’un d’entre eux de pé­né­trer la mem­brane. Ce n’est pas for­cé­ment le pre­mier ar­ri­vé qui entre!»

Bé­bé sur com­mande

Certes, une mé­thode ef­fi­cace existe dé­sor­mais. Avec les avan­cées en ma­tière de gé­né­tique et de pro­créa­tion mé­di­ca­le­ment as­sis­tée, le choix du sexe est au­jourd’hui une réa­li­té. En Suisse, si la dif­fé­ren­cia­tion chro­mo­so­mique dans le cadre d’un diag­nos­tic pré­im­plan­ta­toire (DPI) avant une fé­con­da­tion in vi­tro est pos­sible (et fiable à qua­si 100%), elle est sou­mise à une ré­gle­men­ta­tion stricte et ré­ser­vée à de très rares cas de risque de trans­mis­sion de ma­la­dies gé­né­tiques ne tou­chant qu’un seul sexe. Elle est en re­vanche in­ter­dite pour «conve­nance per­son­nelle». Mais tous les pays ne sont pas aus­si ri­gou­reux sur ces ques­tions. Les États-unis par exemple ont ren­du ac­ces­sible le choix du sexe, entre autres op­tions gé­né­tiques, comme la cou­leur des yeux ou des che­veux. Une dé­mo­cra­ti­sa­tion de «l’en­fant sur com­mande» qui sou­lève de nom­breuses ques­tions éthiques. «La crainte la plus ré­pan­due, c’est le risque que tout le monde veuille un gar­çon. Mais même si un dés­équi­libre peut ra­pi­de­ment avoir des consé­quences né­fastes sur la so­cié­té, pour que ce­la sur­vienne, il fau­drait réunir ces condi­tions: qu’une ma­jo­ri­té de pa­rents aient re­cours à cette sé­lec­tion, qu’ils aient tous la même pré­fé­rence pour l’un des deux sexes et, en­fin, qu’ils uti­lisent une mé­thode vé­ri­ta­ble­ment ef­fi­cace, ex­plique la Pre Sa­mia Hurst, res­pon­sable de l’uni­té d’éthique cli­nique du CHUV et di­rec­trice de l’ins­ti­tut éthique, his­toire, hu­ma­ni­tés (IEH2) à la Fa­cul­té de mé­de­cine de Ge­nève. Ces condi­tions étant ac­tuel­le­ment ab­sentes en Suisse, ce­la fait trois bonnes rai­sons d’être ras­su­rés.»

John­ny Greig/ Get­ty Images

1) Bel­lec A. «In­fluence des va­ria­tions du rap­port (K/CA) du mi­lieu d’éle­vage sur le dé­ve­lop­pe­ment de la crois­sance et la ré­par­ti­tion des sexes chez les tê­tards de Dis­co­glos­sus pic­tus (Otth)». Thèse, Uni­ver­si­té Pa­ris 6, 1968. 2) Pa­pa F. «Choi­sis­sez le sexe de votre en­fant», Ed. JC Lat­tès, 2011 (pre­mière édi­tion: 1983).3) Stol­kows­ki J., «Une aven­ture scien­ti­fique, le choix du sexe», Ed. Chi­ron, 1991.4) Oyeyi­po I. P., van der Linde M., du Ples­sis S. S. «En­vi­ron­men­tal Ex­po­sure of Sperm Sex-chro­mo­somes: A Gen­der Se­lec­tion Tech­nique», Toxi­co­lo­gi­cal Re­search, 2015. Dès les an­nées 60 s’est dé­ve­lop­pée l’idée que des ré­gimes ali­men­taires pour­raient in­fluer sur le genre du bé­bé.

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