«On me re­proche d’être ma­man»

Re­bec­ca Ruiz

Le Matin Dimanche - - LA UNE -

«On me re­proche de m’être ar­rê­tée avant mon ac­cou­che­ment parce que j’étais en ar­rêt ma­la­die»

PRO­POS RE­CUEILLIS

PAR FABIAN MUHIEDDINE ET ARIANE DAYER

Votre cam­pagne est sage, lisse. Est-on obli­gé d’être en­nuyeux pour être élu dans le can­ton de Vaud?

Je n’ai pas l’im­pres­sion de vivre une cam­pagne en­nuyeuse. Je suis can­di­date au gou­ver­ne­ment, une fonc­tion très sé­rieuse. Il s’agit de convaincre les gens, pas de bran­dir des slo­gans po­pu­listes.

Tout de même, on vous a connue plus pro­fi­lée. Il est où votre fa­meux tem­pé­ra­ment an­da­lou?

Je suis fi­dèle à ce que je suis. J’ai mon tem­pé­ra­ment, mais je le maî­trise. À Berne, ces cinq der­nières an­nées, je n’ai pas en­chaî­né les coups d’éclat ni les dé­cla­ra­tions to­ni­truantes. Il est im­por­tant d’ins­pi­rer confiance pour le Con­seil d’état, je ne me tra­ves­tis pas. Et, per­son­nel­le­ment, j’ai l’im­pres­sion de vivre une cam­pagne plu­tôt vio­lente.

Pour­quoi? Parce qu’on a re­mis en ques­tion vos an­ciens contrats pour le Dé­par­te­ment de l’ins­truc­tion pu­blique?

Si ce n’était que ça… Pour la pre­mière fois de ma vie, on me re­proche par exemple mes ori­gines étran­gères. Cette se­maine, dans un cour­rier des lec­teurs, on m’a re­pro­ché mes ori­gines his­pa­niques. Dans la rue, ce­la m’est aus­si ar­ri­vé. On m’a dit que mon nom de fa­mille n’était pas vau­dois. J’ai ex­pli­qué que j’étais Suis­sesse, née ici, et que je dé­fen­dais les in­té­rêts des Vau­doises et des Vau­dois de­puis cinq ans à Berne.

Ça vous blesse?

Ce qui m’in­digne le plus, parce qu’on at­taque po­ten­tiel­le­ment toutes les femmes, c’est qu’on me re­proche d’être ma­man. D’avoir eu un congé ma­ter­ni­té. Est-il nor­mal que, en 2019, le fait d’avoir bé­né­fi­cié d’un congé ma­ter­ni­té soit per­çu comme une fai­blesse dans le par­cours d’une femme?

Quoi? Il y a des gens qui vous le re­prochent?

Oui, L’UDC me re­proche d’avoir si­gné un nou­veau contrat alors que j’étais en­ceinte de 7 mois. Ce qu’on ne dit pas, c’est que je tra­vaillais de­puis trois ans pour l’état de Vaud et que ce congé ma­ter­ni­té, j’y avais droit, comme n’im­porte quelle femme. On s’of­fusque aus­si du fait que j’aie été ar­rê­tée quelques se­maines avant la nais­sance de ma fille, pour la pré­ser­ver, comme ce­la peut ar­ri­ver sou­vent.

Il y a des gens qui sont al­lés re­gar­der à quelle date vous avez quit­té le tra­vail? Oui, une co­pie de mon cer­ti­fi­cat mé­di­cal de l’époque cir­cu­le­rait… Pour le contrat qui fait au­jourd’hui l’ob­jet de tant de po­lé­miques, j’avais moi-même si­gna­lé à l’époque que son li­bel­lé ne cor­res­pon­dait pas au conte­nu de ma mis­sion. On m’a alors dit que la pra­tique n’était pas ex­cep­tion­nelle et qu’elle tou­chait d’autres col­la­bo­ra­teurs. Ce qui est in­to­lé­rable, pour moi, c’est qu’on se per­mette au­jourd’hui de dé­ni­grer mon in­té­gri­té pro­fes­sion­nelle, qu’on pré­tende qu’il s’agis­sait d’un em­ploi fic­tif alors que j’ai four­ni un tra­vail! Des ad­ver­saires collent des au­to­col­lants avec la men­tion «Em­ployée fic­tive» sur mes af­fiches, c’est la­men­table. Pour ma part, j’ai la conscience tran­quille, j’ai tra­vaillé sur la thé­ma­tique im­por­tante de la vio­lence et du har­cè­le­ment à l’école. Mon tra­vail a été utile et a per­mis de dé­ve­lop­per une po­li­tique pu­blique dans le can­ton de Vaud dans ce do­maine.

Est-ce L’UDC qui est der­rière ces at­taques? Oui, leurs pu­bli­ca­tions sur les ré­seaux so­ciaux le prouvent. Ces mé­thodes de cam­pagne ne cor­res­pondent pas, ne res­semblent pas au can­ton de Vaud.

Vous vou­lez nous faire croire que les Vau­dois sont tou­jours gen­tils?

Je n’avais en tout cas ja­mais vu de telles mé­thodes. Je pense qu’on mise sur le dé­ni­gre­ment per­son­nel pour évi­ter de par­ler du fond. Jus­qu’à main­te­nant, on ne m’a ja­mais at­ta­quée sur mes idées po­li­tiques, mais seule­ment sur des as­pects per­son­nels: mes contrats, ma ma­ter­ni­té, mon ma­ri.

Vous avez par­ti­ci­pé à des voyages avec le mil­liar­daire russe Fre­de­rik Paul­sen, qui sont cri­ti­qués au­jourd’hui, mais sans que ce­la ne vous touche vrai­ment. Le bou­let n’a pas pas­sé loin?

Je n’ai par­ti­ci­pé qu’à un seul voyage of­fi­ciel, pour rendre hom­mage aux Vau­dois par­tis au XIXE siècle en Ukraine, en com­pa­gnie de syn­dics, de Mme de Quat­tro et d’am­bas­sa­deurs… On m’a par ailleurs re­pro­ché d’avoir re­çu deux billets de concert à 45 eu­ros pour un fes­ti­val à Gre­nade alors que j’étais en va­cances sur place, dans ma fa­mille. Je ne me sens donc pas concer­née par cette po­lé­mique. Trou­vez-vous lé­gi­time que l’on ques­tionne ces pra­tiques?

Je com­prends le be­soin de trans­pa­rence, mais je re­grette les amal­games faits par les mé­dias et qu’on n’aille pas au-de­là en ques­tion­nant l’en­semble des pra­tiques. Ré­cem­ment, j’ai par exemple re­çu une in­vi­ta­tion d’une grande as­su­rance ma­la­die pour as­sis­ter à la Fête des Vi­gne­rons. Un billet sans doute cher que je n’ac­cep­te­rai pas. Tout ça pour dire que les élus re­çoivent en per­ma­nence des in­vi­ta­tions pro­ve­nant de nom­breux sec­teurs. Le dé­bat est donc vaste et touche beau­coup de monde.

Gé­ral­dine Sa­va­ry a dé­mis­sion­né dans cette af­faire. Vous trou­vez in­jus te ce qui lui est ar­ri­vé?

Elle a payé très cher. Trop cher. Elle a sans doute com­mis des er­reurs, elle l’a dit elle-même, mais à mon sens pas des fautes, et son dé­part se­ra un gâ­chis pour le par­ti et pour elle-même. Elle s’est im­po­sé un ni­veau d’exi­gence que peu s’im­posent.

En voyant ça, vous vous êtes dit «J’ar­rête si c’est pour fi­nir comme ça»?

Je ne me suis pas dit ça. Gé­ral­dine Sa­va­ry est une amie. C’est avec ce re­gard que j’ai vé­cu ces évé­ne­ments et que j’ai eu mal pour elle. Ce que j’en re­tire, c’est qu’on a chan­gé d’époque. Cer­taines pra­tiques n’au­raient ja­mais po­sé pro­blème il y a vingt ans. Le rôle des mé­dias aus­si s’est trans­for­mé, de même que les at­tentes et les exi­gences du pu­blic.

Comme can­di­date, au congrès du PS vau­dois vous avez par­lé des se­niors, des in­fir­miers, de la san­té, de la sé­cu­ri­té, du cli­mat, des LGBT. Dif­fi­cile de voir où vous met­tez la prio­ri­té?

J’ai mis en avant quatre prio­ri­tés: la san­té, le so­cial, le cli­mat, et un vo­let so­cié­tal plus large, qui com­prend l’éga­li­té entre les hommes et les femmes ain­si que la dé­fense des mi­no­ri­tés.

Ima­gi­nons que vous soyez élue, vous avez le droit à un voeu, vous com­men­cez par chan­ger quoi?

Le chô­mage pour les per­sonnes de plus de 50 ans. En contact di­rect avec le ter­rain, je sens en­core plus à quel point la thé­ma­tique in­quiète. Les gens m’en parlent spon­ta­né­ment, et pas seule­ment ceux qui ont l’âge d’être concer­nés.

Que pour­riez-vous faire sur le su­jet? J’ai­me­rais al­ler voir les plus grands em­ployeurs du can­ton. Faire un état des lieux sur la base de leurs ob­ser­va­tions. L’état ne peut en­cou­ra­ger la créa­tion d’em­plois qu’en dia­logue avec le pri­vé. Je peine à com­prendre ce qui fait qu’une per­sonne de 50-55 ans, do­tée de com­pé­tences mises au pro­fit d’une en­tre­prise du­rant des an­nées, fi­nisse par dé­cro­cher et ne ré­ponde sou­dain plus aux at­tentes du mar­ché du tra­vail. Est-ce seule­ment lié à des ques­tions de LPP? Si c’est le cas, agir au ni­veau fé­dé­ral pren­dra du temps. Ou existe-t-il des choses à faire au sein des can­tons à tra­vers la for­ma­tion conti­nue? Toutes ces ques­tions doivent être ana­ly­sées.

On a du mal à voir vos dif­fé­rences avec votre prin­ci­pal concur­rent, Pas­cal Des­sauges. À part peut-être la pri­va­ti­sa­tion du CHUV?

Ah non! On ne se re­joint sur rien. Deux vi­sions de so­cié­té s’af­frontent. M. Des­sauges est contre toute ré­gu­la­tion de l’état, quelle qu’elle soit. Je ne suis évi­dem­ment pas d’ac­cord. Dans le do­maine du so­cial, il dit en boucle qu’on dé­pense trop, tout en fai­sant abs­trac­tion du fait que le can­ton de Vaud a des fi­nances ex­cel­lentes et qu’il peut donc se per­mettre la po­li­tique ac­tuelle. Sur la ques­tion cli­ma­tique aus­si, nous sommes en désac­cord.

La dif­fi­cul­té de se pro­fi­ler dans cette cam­pagne ne vient-elle pas du fait que le can­ton de Vaud va trop bien? Au fond, il n’y a rien à chan­ger?

Le can­ton va bien, et l’une des clés de son suc­cès tient à la com­po­sante po­li­tique ac­tuelle, à sa­voir un gou­ver­ne­ment de gauche et un par­le­ment de droite. De­puis 2011, tous les par­tis sont obli­gés de né­go­cier. Au­cun ne peut dé­ci­der tout seul. Au fi­nal, les so­lu­tions trou­vées sont tou­jours équi­li­brées. Et c’est pour pour­suivre ce tra­vail que je m’en­gage. Car, si le can­ton va bien au­jourd’hui, ça n’a pas tou­jours été le cas, no­tam­ment quand la droite était seule ma­jo­ri­taire. Je rap­pelle que le can­ton a connu une dette de 9 mil­liards.

Vous par­lez peu de vos ra­cines du­rant cette cam­pagne, du fait que vous êtes une fille de mi­li­tants so­cia­listes es­pa­gnols?

On en a dé­jà beau­coup par­lé par le pas­sé. Mais je ne cache rien, ça fait par­tie de ma culture po­li­tique. J’ai gran­di dans un mi­lieu où l’on par­lait tout le temps po­li­tique. Le week-end, des po­li­ti­ciens ve­nant d’es­pagne tran­si­taient chez nous, car mes pa­rents étaient très ac­tifs au Par­ti so­cia­liste ou­vrier es­pa­gnol (PSOE). Le goût de la po­li­tique m’est ve­nu de là. Les his­toires in­ternes du par­ti, y com­pris les luttes de pou­voir, fai­saient par­tie des dis­cus­sions fa­mi­liales, qui me pas­sion­naient. Je suis tom­bée dans la mar­mite ga­mine. J’ai d’ailleurs des pho­tos de moi à 6 mois dans des congrès du PSOE.

Vous avez une grand-mère fas­ci­nante, qui a été en­fer­mée du­rant cinq ans dans les pri­sons de Fran­co. Elle était com­ment?

Elle ne par­lait ja­mais de ses an­nées en pri­son, sans doute trop dou­lou­reuses. C’était une femme for­mi­dable, très mo­deste.

Elle a été en­fer­mée uni­que­ment pour ses opi­nions com­mu­nistes, mais elle n’était pas mi­li­tante. Son ma­ri était aus­si com­mu­niste, mais ils n’étaient pas ac­ti­vistes.

Elle fait par­tie de vous?

Oui, comme mes autres grands-pa­rents. J’ai tou­jours été très proche d’eux.

Si vous ga­gnez en mars, vous pen­se­rez à elle?

Bien sûr, et de là où elle est elle se­rait très fière. Elle n’a pas as­sis­té au dé­but de ma car­rière po­li­tique, mais elle se ré­jouis­sait que j’ac­cède à l’uni­ver­si­té.

Yvain Ge­ne­vay

La so­cia­liste Re­bec­ca Ruiz, can­di­date au Con­seil d’état vau­dois, ex­plique faire du chô­mage des plus de 50 ans une prio­ri­té.

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