Au pro­cès, l’état des vic­times de Saint-jean a gla­cé d’ef­froi

Dans quel état phy­sique et émo­tion­nel est-on lors­qu’on est at­ta­qué pour rien? Mis à terre, ta­bas­sé, dé­mo­li. Les deux vic­times de l’agres­sion de Saint-jean sont fra­cas­sées. Parce qu’elles étaient au mau­vais en­droit, au mau­vais mo­ment.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - JULIEN CULET [email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Ils n’avaient rien fait, ils sont dé­mo­lis pour la vie. Les mé­de­cins ont dres­sé la liste ef­frayante des sé­quelles des vic­times des ta­bas­seurs ge­ne­vois. À quoi peut me­ner la vio­lence gra­tuite.

«Je me dis par­fois que j’au­rais dû mou­rir plu­tôt que su­bir cette vie»

Philippe*, l’une des deux vic­times

Il est san­glé dans son fau­teuil rou­lant. Le crâne dé­for­mé par les nom­breuses opé­ra­tions qu’il a su­bies. Pri­vé de la pa­role, Sa­lim* ne peut émettre que des sons. Les spé­cia­listes disent qu’il est im­pos­sible de dé­ter­mi­ner quel est son ni­veau de conscience. Mais il sou­rit, lar­ge­ment. Ap­pa­rais­sant ce mar­di au pro­cès de Saint-jean, ce­lui de deux de ses agres­seurs, le tren­te­naire était en­tou­ré des siens, ses pa­rents et ses cinq frères et soeurs. «Il ma­ni­feste du plai­sir quand ils viennent le voir», té­moigne son mé­de­cin, chef de cli­nique de ré­adap­ta­tion mé­di­cale des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève.

Avant, Sa­lim ai­mait les ran­don­nées en mon­tagne et jouer au foot­ball avec son frère. Mais c’était avant. Au­jourd’hui, il est mé­con­nais­sable et la liste de ses sé­quelles est in­ter­mi­nable. «Des lé­sions cé­ré­brales sé­vères af­fectent sa mo­tri­ci­té, ex­plique le spé­cia­liste. Il souffre de troubles cog­ni­tifs tou­chant la mé­moire et la pa­role.» De sé­vères troubles de la dé­glu­ti­tion l’ont obli­gé à su­bir une tra­chéo­sto­mie (dé­ri­va­tion des voies aé­riennes) qui l’em­pêche de se nour­rir na­tu­rel­le­ment. «Il est ali­men­té par une sonde in­tes­ti­nale mais il peut prendre quelques re­pas», ex­plique le mé­de­cin. Au­cune amé­lio­ra­tion n’est à en­vi­sa­ger, il de­vra gar­der sa sonde toute sa vie.

Pour­quoi en est-il là? À cause d’une simple dis­cus­sion entre amis, de­hors, à

1 heure du ma­tin. Le 7 jan­vier 2017 dans le quar­tier ge­ne­vois de Saint-jean, Sa­lim et Philippe* ont été roués de coups de batte de ba­se­ball, de pied et de poing pen­dant de longues mi­nutes. Cinq jeunes hommes, dont trois mi­neurs, se sont achar­nés sans mo­tif sur les tren­te­naires mis à terre par des ba­layettes. Adeptes de boxe et de foot­ball, les ac­cu­sés ont mis leur sa­voir en pra­tique, al­lant jus­qu’à ti­rer des «pe­nal­tys» avec la tête de leurs cibles. Le pro­cès des deux agres­seurs ma­jeurs se te­nait cette se­maine de­vant le Tri­bu­nal cri­mi­nel. Le pro­cu­reur a re­quis 14 ans et 14 ans et 6 mois de pri­son ferme. Le ver­dict est pré­vu ce mar­di.

La se­maine de pro­cès a par­ti­cu­liè­re­ment cho­qué par l’état ef­fa­rant des deux vic­times. Elles qui n’avaient rien fait, se re­trouvent pri­son­nières à vie d’un corps fra­cas­sé. Sa­lim est ain­si «dé­fi­ni­ti­ve­ment pri­vé de sa ca­pa­ci­té de dis­cer­ne­ment», ex­pliquent les ex­perts. Les lé­sions qu’il a su­bies sont ter­ribles: frac­ture de la voûte crâ­nienne plu­ri-frag­men­taire as­so­ciée à d’im­por­tantes tu­mé­fac­tions des par­ties molles ex­tracrâ­niennes, hé­ma­tomes sous­du­raux, hé­mor­ra­gies sous-arach­noï­diennes. Rat­tra­pé après avoir ten­té de fuir en cou­rant, il a en­suite ten­té de pro­té­ger sa tête de la batte de ba­se­ball qui s’abat­tait. En vain. Sa­lim a per­du connais­sance. L’un des ac­cu­sés dit n’avoir plus en­ten­du de cris mais des «bruits».

Sa­lim a été opé­ré six fois à la tête. Il a su­bi deux cra­niec­to­mies dé­com­pres­sives afin de ré­duire la pres­sion. «Il a fal­lu plu­sieurs in­ter­ven­tions pour pro­té­ger le cer­veau, a dé­taillé le soi­gnant. À cause du choc, il gonfle et il faut en­le­ver une par­tie de la boîte crâ­nienne. Le pro­ces­sus de ci­ca­tri­sa­tion prend du temps. Mais au fi­nal, cer­taines par­ties de son cer­veau étaient dé­vi­ta­li­sées et il a fal­lu les re­ti­rer.» Le tren­te­naire a aus­si fait plu­sieurs AVC qui ont pu nuire à sa gué­ri­son. Pour le mé­de­cin, l’es­pé­rance de vie de son pa­tient s’est ré­duite. «Elle est condi­tion­née par d’éven­tuelles in­fec­tions uri­naires, res­pi­ra­toires ou des pro­blèmes di­ges­tifs», a-t-il in­di­qué.

Philippe, pour sa part, est conscient, peut se dé­pla­cer et par­ler, mais «doit conti­nuer à vivre en mi­lieu mé­di­ca­li­sé et il a dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du une grande par­tie de ses ap­ti­tudes phy­siques, men­tales et psy­chiques». Il n’a pas pu ve­nir au pro­cès et se tient éloi­gné des évé­ne­ments pour évi­ter de plon­ger dans un état de stress. Même sa tu­trice, l’avo­cate Lau­ra San­to­ni­no, ex­plique avoir eu peu de contacts les jours qui ont pré­cé­dé les dé­bats. De­puis l’agres­sion, il souffre de graves crises d’épi­lep­sie qui l’em­pêchent de vivre nor­ma­le­ment et doit ha­bi­ter dans un foyer, car une crise vio­lente peut sur­ve­nir à tout mo­ment. Grand voya­geur, il lui est dé­sor­mais im­pos­sible de sau­ter dans un train pour dé­cou­vrir la Suisse comme il ai­mait tant le faire.

Il est le pre­mier à avoir été frap­pé. L’un des mi­neurs de la bande lui a de­man­dé une ci­ga­rette, il s’est exé­cu­té et a re­çu un violent coup de poing en re­tour. La vic­time a en­suite été mo­les­tée avec la batte de ba­se­ball et, une fois mise à terre, des «pe­nal­tys» lui ont aus­si été in­fli­gés. Ses agres­seurs ont pris la fuite en en­ten­dant des si­rènes de po­lice et l’ont lais­sé pour mort. Philippe est res­té près de trois heures et de­mie au sol, in­cons­cient, par une tem­pé­ra­ture res­sen­tie de moins 10 de­grés avant d’être trou­vé par un pas­sant. Il a en­suite été pla­cé en co­ma ar­ti­fi­ciel du­rant plu­sieurs se­maines.

Les coups ont en­traî­né de nom­breuses frac­tures, de la voûte crâ­nienne pa­rié­to­tem­po­rale gauche, à la base du crâne au ni­veau du rocher gauche, du plan­cher de l’or­bite droite. Il a fal­lu lui en­le­ver une par­tie de la boîte crâ­nienne, et pen­dant des mois il a vé­cu avec un casque et une plaque en mé­tal sous son oeil pour te­nir sa face. «Il a tou­jours un tuyau qui re­lie son crâne à son es­to­mac pour éva­cuer le li­quide cé­pha­lo­ra­chi­dien, a ex­pli­qué son frère, qui est aus­si son cu­ra­teur mé­di­cal. C’est comme une paille qui passe sous son cuir che­ve­lu. Il peut la tou­cher et il la voyait quand il n’avait plus de che­veux.» Le res­pon­sable du foyer han­di­cap de Philippe a rap­por­té qu’il di­sait ne plus se re­con­naître dans un mi­roir.

Tout ce­ci a ren­du Philippe pro­fon­dé­ment dé­pres­sif. Il a maintes fois ex­pri­mé à son frère sa vo­lon­té d’en fi­nir: «Il a pen­sé à mettre fin à ses jours plus d’une fois. Ça lui a fait beau­coup de mal d’avoir per­du sa li­ber­té.» Son frère et l’épouse de ce­lui-ci sont par­mi les der­nières per­sonnes à ve­nir le voir ré­gu­liè­re­ment. Par l’in­ter­mé­diaire de Me Lau­ra San­to­ni­no, Philippe a ex­pri­mé son sen­ti­ment d’avoir «per­du sa vie so­ciale. J’ai per­du mes amis. J’ai le sen­ti­ment que c’est fi­ni, que mon état est ir­ré­cu­pé­rable. Je me dis par­fois que j’au­rais dû mou­rir plu­tôt que su­bir cette vie. Mal­heu­reu­se­ment, on ne peut pas rem­bo­bi­ner la cas­sette.»

Mais tout au­tant que ces deux vies, ce sont celles de tous leurs proches qui ont été bri­sées en cette froide nuit du 7 jan­vier. «Vous vous ré­veillez un jour et votre vie n’est plus la même, a té­moi­gné le frère de Philippe. La mienne a été to­ta­le­ment bou­le­ver­sée, j’ai dû en mettre une par­tie de cô­té pour ma fa­mille.» Il a es­sayé de l’ac­cueillir chez lui, les mé­de­cins l’es­ti­mant prêt, mais une forte crise a ra­me­né son frère à l’hô­pi­tal.

La fa­mille de Sa­lim va voir chaque jour le mal­heu­reux tren­te­naire. Ses cinq frères et soeurs se sont ré­par­tis les jours de se­maine, mais ses pa­rents le vi­sitent tous les jours. «On vit un en­fer, un cau­che­mar, a souf­flé la troi­sième de la fra­trie. On ne vit que pour notre frère, c’est notre prin­ci­pal su­jet de conver­sa­tion au quo­ti­dien. Notre vie s’est ar­rê­tée le 7 jan­vier.» Elle a dû cou­ra­geu­se­ment en­dos­ser le rôle de son frère, qui était «le pi­lier de la fa­mille, le pro­tec­teur sur le­quel nous pou­vions comp­ter. Il nous ap­pe­lait chaque jour à tour de rôle.»

C’est avec tout au­tant d’émo­tion que les pa­rents de Sa­lim ont pris la pa­role. Son père dit avoir «per­du son bras droit». Et sa mère, mar­quée: «Je vois mon fils souf­frir de­vant mes yeux tous les jours. Pour moi, il meurt cent fois par jour.»

* Pré­noms d’em­prunt

Pa­trick Ton­deux

La fa­mille d’une des vic­times lors du pro­cès des deux agres­seurs qui s’est te­nu cette se­maine de­vant le Tri­bu­nal cri­mi­nel.

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