Les fron­ta­liers boudent le train

Le Matin Dimanche - - SUISSE -

La ligne Bel­fort-bienne peine à convaincre les tra­vailleurs fron­ta­liers. Ils pré­fèrent en­core lar­ge­ment la voi­ture.

Après une inau­gu­ra­tion en grande pompe et trois mois d’ex­ploi­ta­tion, la ligne di­recte entre Bienne et la gare TGV de Bel­fort-mont­bé­liard ne répond pas aux at­tentes. La Con­fé­dé­ra­tion et le Can­ton du Ju­ra ont in­ves­ti 30 mil­lions de francs pour la ré­ha­bi­li­ta­tion de cette ligne fran­co-suisse. Cô­té fran­çais, de nom­breux couacs ex­pliquent l’im­po­pu­la­ri­té de l’offre.

Pour­quoi cette ligne ne sé­duit-elle pas? Ré­cem­ment, Fré­dé­ric Rousse, vice-pré­sident du Con­seil départemental du Ter­ri­toire de Bel­fort, dres­sait une im­pres­sion­nante liste de pro­blèmes af­fec­tant gran­de­ment la ligne cô­té fran­çais: ta­rif for­fai­taire pro­hi­bi­tif, des­serte di­mi­nuée par la SNCF le week-end et du­rant les va­cances sco­laires. Fin jan­vier, cette même SNCF a dé­ci­dé de sup­pri­mer pour trois mois, en rai­son de tra­vaux sur un poste d’ai­guillage, le pre­mier train de la jour­née. Ce­lui-là même qui de­vrait em­me­ner les fron­ta­liers en Suisse et a été rem­pla­cé par un bus, al­lon­geant le tra­jet de 30 mi­nutes.

Des dé­buts chao­tiques Comme nous l’avons consta­té dans un train à l’aube, seules quelques di­zaines de pas­sa­gers pa­tientent en gare de Delle (F), à la fron­tière. Pour­quoi ont-ils op­té pour le train? «Le seul ar­gu­ment va­lable, ex­plique Mi­chael, c’est que je peux tra­vailler avec mon or­di­na­teur jus­qu’à Granges. Mais si je peux être franc, au dé­but de la mise en ser­vice, en dé­cembre, il y a eu tel­le­ment de dys­fonc­tion­ne­ments que ce­la a dis­sua­dé les tra­vailleurs hé­si­tants. Et pour les faire re­ve­nir dans ce train, ce se­ra vrai­ment dif­fi­cile.» Ni­co­las, son voi­sin de siège, in­voque un ar­gu­ment pu­re­ment éco­no­mique. «Mon em­ployeur me rem­bourse une par­tie de mon abon­ne­ment de par­cours (ndlr: 1503 fr./an pour un Bel­fort-de­lé­mont). S’il ne le fait plus, je re­pren­drai la voi­ture.»

Cy­ril, autre Fran­çais que nous avons ren­con­tré, tra­vaille dans une en­tre­prise hor­lo­gère à De­lé­mont. Pour lui et les quatre pas­sa­gers qu’il trans­porte dans son vé­hi­cule, une chose est sûre: ils ne pren­dront ja­mais ce train. Trop cher, trop long. Et les bus mis à dis­po­si­tion entre la gare et les zones in­dus­trielles? «Que de temps per­du! Et on ne parle pas de cinq mi­nutes, mais de trente. Tant le ma­tin que le soir, ça compte.»

C’est un fait: les tra­vailleurs fron­ta­liers pré­fèrent tou­jours la ba­gnole. À la seule pla­te­forme doua­nière de Bon­court, une ré­cente sta­tis­tique dé­montre qu’ils sont plus de 2000 à fran­chir la fron­tière en voi­ture. Un garde-fron­tière suisse nous le confirme: «Chaque ma­tin, chaque soir, aux sor­ties de boîtes, ils sont quatre ou cinq par vé­hi­cule. Clai­re­ment, ils ont op­té pour le co­voi­tu­rage.» Et c’est sans comp­ter le gi­gan­tesque par­king amé­na­gé cô­té fran­çais pour les cen­taines de tra­vailleurs des grandes en­tre­prises (Son­ce­boz SA, Swatch Group) im­plan­tées dans le vil­lage fron­ta­lier. Jour après jour, ce par­king est bon­dé.

10% de l’ob­jec­tif

Lors de la réouverture de la ligne, les au­to­ri­tés ju­ras­siennes es­pé­raient que 2000 tra­vailleurs fron­ta­liers op­te­raient pour le train. L’un des es­poirs était de désen­gor­ger les bou­chons sur la Trans­ju­rane aux heures de pointe. Or, se­lon les es­ti­ma­tions de la SNCF, on arrive à peine à 200 usa­gers ve­nant de France par le rail. Les 1800 autres boudent-ils la ligne? Da­vid Eray, mi­nistre ju­ras­sien en charge des trans­ports, es­time qu’on ne pour­ra ti­rer un vrai bi­lan qu’après deux à trois ans et qu’on ne doit pas condam­ner une in­fra­struc­ture, conçue pour le très long terme, après un si court laps de temps. «Il n’est pas simple de faire co­ha­bi­ter des sys­tèmes très dif­fé­rents. Et il est to­ta­le­ment naïf de croire que les ha­bi­tudes changent en quelques se­maines. Un pro­jet de pro­mo­tion va dé­bu­ter dès le mi­lieu de l’an­née. Cette ligne doit être ren­for­cée.» Comment? «Ce­la pas­se­ra par des in­ci­ta­tions des en­tre­prises en Suisse et dans les lo­ca­li­tés fran­çaises. Et les ho­raires fer­ro­viaires doivent être den­si­fiés, de l’avis des au­to­ri­tés ju­ras­siennes, sur la par­tie fran­çaise de la ligne pour qu’elle de­vienne at­trac­tive.»

À ce jour, les usa­gers bé­né­fi­cient de 16 liai­sons par jour, di­rectes ou in­di­rectes, entre le Ter­ri­toire de Bel­fort et Bienne. À si­gna­ler, quand même, que 93% des trains sont à l’heure. SÉBASTIEN JUBIN

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