Bon ap­pé­tit bien sûr

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Ch­ris­tophe Pas­ser Jour­na­liste

Je me vois un rien contrit de re­ve­nir en­core une pe­tite fois sur le ré­cent ro­man de Mi­chel Houel­le­becq, et c’est pour un dé­tail dé­li­cieux. Il y a en ef­fet beau­coup de scènes de bis­trot, dans son his­toire, plu­tôt longues, dans les­quelles il dé­crit de ma­nière gé­nia­le­ment sans in­té­rêt les me­nus, cartes et hé­si­ta­tions de son per­son­nage. À un mo­ment, en pas­sant, il fait de l’iro­nie las­sée lorsque le lou­fiat, après avoir po­sé l’as­siette com­man­dée de­vant lui, le gra­ti­fie d’un des plus aga­çants tics de lan­gage de la res­tau­ra­tion contem­po­raine: «Bonne dé­gus­ta­tion».

J’ai ten­té de com­prendre d’où était sor­tie cette sor­tie, si j’ose dire, dont nous gra­ti­fie dé­sor­mais ser­veurs ou maître d’hô­tel dans chaque gar­gote, des étoi­lées aux fast-food. «Bonne dé­gus­ta­tion» a com­plè­te­ment fait dis­pa­raître une belle ex­pres­sion qui sem­blait pour­tant dire la même chose en fon­çant droit au but: «Bon ap­pé­tit».

Une amie qui fait par­tie des gens bien m’a donc ex­pli­qué que «bon ap­pé­tit», c’était une ex­pres­sion de plouc, que c’était même, dans une fa­mille comme la sienne, une des fa­çons sour­noises de les re­con­naître, juste après le coup du tar­ti­nage du foie gras sur le pain. «Bon ap­pé­tit» est un truc moyen­âgeux, qui fait ré­fé­rence à la grosse bouffe, celle de ceux qui ont faim en se met­tant à table, et qu’il s’agit d’en­cou­ra­ger à bien fi­nir leur as­siette. «Bon ap­pé­tit» est ain­si proche de «bon cou­rage pour t’en­fi­ler tout ça», c’est une ma­nière ani­male, qua­si gas­trique, de par­ler de la fa­çon d’in­gur­gi­ter la nour­ri­ture. Bref, c’est un truc de pauvres et de mal édu­qués. Ah.

Le dé­tes­table «bonne dé­gus­ta­tion» au­rait ain­si fait son ap­pa­ri­tion pour faire pièce au cô­té gros sel de «bon ap­pé­tit». Ou alors pour jus­ti­fier les por­tions mi­nus­cules ven­dues hors de prix, qui sont le tout-ve­nant des res­tau­rants qui se la pètent, jouant les bis­tro­nomes dès qu’ils mettent un mi­ni­bro­co­li à la place des frites. C’est une ma­nière de pré­ten­tion dé­gui­sée en élé­gance, qui vous in­time de sur­tout bien mâ­cher l’af­faire avant d’ava­ler: voi­là une ex­pres­sion qui far­cit la convi­via­li­té avec de la lutte des classes, rien de moins.

Je crois, dès lors, que le mo­ment est ve­nu de se battre pour le re­tour des mots qui veulent dire quelque chose, ont un fu­met, du goût, un rapport au corps, à l’es­to­mac heu­reux et au rot li­bé­ra­teur. C’est di­manche et l’ins­tant du rô­ti, alors je vous le sou­haite vrai­ment: bon ap­pé­tit bien sûr.

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