Les mé­lan­co­lies fer­tiles

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Ch­ris­tophe Gal­laz Écri­vain

Il n’est pas d’autre état men­tal fer­tile, pour tout hu­main dé­si­reux de com­prendre et d’ai­mer notre planète en pro­ces­sus de dé­vas­ta­tion, que ce­lui de la mé­lan­co­lie. De cette mé­lan­co­lie qui n’est pas le cha­grin pri­vé d’ailes, la dé­pres­sion qui ba­lance entre le drame ou le confort pa­ra­doxal, la lan­gueur pé­trie d’en­nui nar­cis­sique, la nos­tal­gie ne re­te­nant du temps que le pas­sé, la dés­illu­sion qui se tra­duit en pos­ture ma­gis­trale, la tris­tesse va­seuse au point d’en être pour­rie, ou la dé­cep­tion fi­gée par le fan­tasme d’un idéal in­ac­ces­sible.

Plu­tôt la mé­lan­co­lie des en­fants telle qu’ils en cultivent le sou­ve­nir ou l’illu­sion si­tôt pro­pul­sés dans leur âge adulte. Plu­tôt cette mé­lan­co­lie que les dic­tion­naires cer­ti­fient «sans cause ap­pa­rente». Celle qui gar­nit sans re­lâche notre pen­sée de ré­cits voyageurs et de songes in­ven­tifs, qui nous étire vers des Ailleurs en­gre­nés les uns dans les autres, qui fait pres­sen­tir en cha­cun d’entre nous la pré­sence d’un moi double et dif­fé­rent, comme Rim­baud le for­mu­lait en écri­vant «Je est un autre», ou celle des sur­réa­listes élar­gis­sant leur re­cours à la conscience par ce­lui des forces ins­tinc­tives et des au­to­ma­tismes dé­liés.

Nous pour­rions en ef­fet, après avoir amé­na­gé dans notre es­prit cet état su­pé­rieur ou plus pro­fond, com­men­cer à pen­ser et tra­vailler. À dé­plier notre re­gard et nos in­tui­tions pour en dé­duire des po­li­tiques nou­velles et des ci­tés plus ha­bi­tables. À sup­po­ser les liens qui placent, sous le même signe heu­reux de la vie, l’as­pect vi­sible et l’as­pect ca­ché des choses, des êtres et du vi­vant tout en­tier.

Équi­pés de ces moyens, nous ne crain­drions plus les abîmes qui trouent le corps de nos connais­sances ac­quises à l’école, et que nous fai­sons pour­tant si ma­chi­na­le­ment pa­ra­der jus­qu’à la fin de notre exis­tence. Et nous dé­bor­de­rions les sa­voirs uti­li­taires injectés plus tard dans ces cou­loirs de la mort in­time que sont les cou­loirs de la per­for­mance pro­fes­sion­nelle.

Nous irions en­suite jus­qu’à sa­vou­rer sur un mode presque sen­suel, comme des aires de li­ber­té nou­velle et de res­pon­sa­bi­li­té lit­té­ra­le­ment in­ouïe, les in­suf­fi­sances en nous qui rendent notre ex­pé­rience des arts, de la pein­ture, de la lit­té­ra­ture ou de la mu­sique si tra­gi­que­ment frag­men­taire et si gé­né­ra­le­ment vaine, sans au­cun pou­voir de trans­for­ma­tion so­ciale.

Alors, mu­nis de cette nou­velle acui­té gé­né­reuse et mo­deste, nous aper­ce­vrions toute la scène du monde au­tre­ment. Avec une sou­plesse per­cep­tive in­com­pa­rable. Nous la ver­rions comme un théâtre d’équa­tions dont pas le moindre terme ne sau­rait plus nous échap­per. Comme un en­chaî­ne­ment d’évé­ne­ments nés d’une source ex­té­rieure à leur ap­pa­rence et com­por­tant né­ces­sai­re­ment un en­vers. Et comme un champ d’ac­tions et de dé­ci­sions dont nous ne de­vrions ja­mais nous sa­tis­faire sans avoir en­vi­sa­gé leurs an­ta­go­nismes in­trin­sèques et leurs consé­quences éparses.

Aus­si­tôt les êtres et les choses, sous ce re­gard am­pli­fié, se­raient dif­frac­tés à l’in­fi­ni. Per­clus d’in­ac­com­plis­se­ment, par exemple, quand ils se donnent l’air puis­sant. À tel point qu’ils en sur­jouent leur pos­ture à peine ac­quièrent-ils une once de pou­voir. Comme notre ami Mau­det, puisque illus­trer ce pro­pos re­quiert l’anec­dote ver­na­cu­laire. Ce­lui qui n’a ja­mais vrai­ment gran­di dans son jar­din d’en­fants. Ce­lui qui s’ac­croche à son car­ré de sable à l’idée d’être aban­don­né par les adultes. Le confit dans sa propre fi­gure, comme tant d’autres jus­qu’à la fin du monde. Ou non.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.