Ya­ko

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa Jour­na­liste

Une jeune Ivoi­rienne entre avec un chien bi­co­lore. Vi­si­ble­ment, ce n’est pas une ha­bi­tuée des an­ti­chambres de vé­té­ri­naires. Elle re­garde tout, ob­serve d’un oeil cu­rieux les voi­sins, hume l’at­mo­sphère de ce lieu qui ne res­semble pas vrai­ment aux autres salles d’at­tente. Plus mé­lan­gé comme pu­blic. Plus ani­mé. Même si le dé­cor est sem­blable: ma­ga­zines, sièges, plante verte, fon­taine à eau et pan­neau d’af­fi­chage. On l’ac­cueille. L’in­ter­roge sur la race de son chien. «Euh, ça doit être une sorte de Bor­der Col­lie…» C’est ce­lui d’une amie. L’ani­mal a été ré­cu­pé­ré il y a à peine un mois. Un chien er­rant ve­nu de France. Il ne mange plus de­puis deux jours et elle est in­quiète. Elle a fi­ni par s’y at­ta­cher, même si, au dé­part, elle n’était pas très «ani­maux». «J’ai un pois­son rouge de­puis trois ans. Une grande his­toire d’amour.» Elle éclate d’un rire so­nore avant de pour­suivre: «Tous les ma­tins je vais le voir et je lui de­mande: «T’es pas mort?» Je lui dis pas «bonjour», mais «t’es pas mort?» Le pois­son, ça la re­laxe. Elle l’a bap­ti­sé Ya­ko. Ya­ko en dia­lecte Apo­lo (une langue de Côte d’ivoire), ça si­gni­fie «je com­pa­tis». Ce mot, elle l’uti­lise sou­vent, à pro­pos de tout et n’im­porte quoi. Elle l’aime bien, d’ailleurs elle le ré­pète: «ya­ko, ya­ko, ya­ko…»

La chienne, elle, s’ap­pelle Lu­na. Elle la pro­mène quand elle peut, l’em­mène au parc. «Mais elle a peur des autres chiens, elle reste avec moi. Je crois qu’on a un fee­ling par­ti­cu­lier.» Il y a un mois, lorsque cette amie l’a ré­cu­pé­ré, Lu­na était maigre comme un clou. «Vous ne l’au­riez pas re­con­nue! Elle a presque dou­blé de vo­lume!» Quelques hy­po­thèses de part et d’autre sur l’ab­sence d’ap­pé­tit de la chienne. Une anec­dote sur le pois­son qui a failli y pas­ser à la fin de l’an­née parce qu’elle s’était trom­pée dans la tem­pé­ra­ture de l’eau lors d’un net­toyage de l’aqua­rium. Ya­ko. Puis elle part en consul­ta­tion.

C’est au tour d’un black re­trie­ver d’en­trer en scène, avec son maître, un homme dans la cin­quan­taine, veste en cuir noir, pull bleu ma­rine avec une ancre rouge im­pri­mée en feutre. Il est ti­mide. Lâche à re­cu­lons qu’il vient pour un vac­cin contre la rage, que l’ani­mal est âgé de 15 ans et qu’elle s’ap­pelle Zal­ka. C’était celle de son amie qui lui a lais­sé lors­qu’ils se sont sé­pa­rés. «Au dé­but elle s’ap­pe­lait Alas­ka, mais Alas­ka c’était pas top, alors elle l’a bap­ti­sé Azal­ka.

Elle était Tchèque mon amie. Sauf qu’azal­ka, c’est im­pro­non­çable…» Zal­ka s’est al­lon­gée sous les sièges, elle at­tend son tour sans bou­ger. In­dif­fé­rente. En face, une dame chic avec un ca­niche blanc ri­po­li­né sur les ge­noux. Qui fait mine de ne pas écou­ter la dis­cus­sion sur les bar­rières élec­triques à 5000 volts an­ti­san­gliers, l’aban­don de l’éle­vage des gé­nisses parce que ça ne vaut plus la peine. «Les gens ne mangent plus de viande.» Et sur­tout parce que les normes de­viennent ab­surdes: «Ils im­posent que les vaches broutent sur du bé­ton.» Pe­tite pause. «Pour qu’elles s’usent les sa­bots.» On fait ré­pé­ter. On a bien com­pris. Sou­rire de l’agri­cul­teur: «Ils trouvent n’im­porte quel pré­texte!» Ya­ko. L’homme as­su­rait n’avoir rien de spé­cial à ra­con­ter. Il avait tort. Il évoque les 70 hec­tares de grandes cultures, blé, orge, col­za, so­ja, tour­ne­sol, maïs, qu’il cultive dé­sor­mais avec son frère. «Avant, ils étaient sept pen­dant les mois­sons». La vie qui change. La mé­ca­ni­sa­tion. Il dis­cute pen­ché en avant, un coude po­sé sur une cuisse. Il ne s’adosse ja­mais. Il fait par­tie de ces gens qui ne s’ap­puient pas. Qui ne se re­posent pas. La dame au ca­niche lève le men­ton un peu plus haut qu’il ne le fau­drait. Moyen­ne­ment à l’aise avec cer­tains dé­tails du genre: «Une gé­nisse se garde 18 mois avant la bou­che­rie.» Ou en­core: «On a gar­dé une di­zaine de co­chons pour oc­cu­per l’hi­ver.» Sau­cisses, bou­dins, cô­te­lettes. Heu­reu­se­ment c’est son tour, elle em­porte son ca­niche sans un re­gard. Ya­ko.

«J’ai un pois­son rouge de­puis trois ans. Une grande his­toire d’amour»

Chaque se­maine, notre jour­na­liste ra­conte la vie et ses ren­contres dans un ca­bi­net vé­té­ri­naire ro­mand

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