Si on fait l’au­truche face à l’ur­gence, c’est la faute au cer­veau

Ca­ni­cules, dé­ser­ti­fi­ca­tion, ou­ra­gans… on sait qu’on va dans le mur, mais on ne fait pas grand-chose! Le fonc­tion­ne­ment de notre cer­veau y est pour beau­coup, ex­plique Sébastien Boh­ler dans son livre «Le bug hu­main».

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - GE­NE­VIÈVE COMBY ge­ne­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, re­cul de la bio­di­ver­si­té, épui­se­ment des res­sources, notre ave­nir sur cette planète semble de plus en plus com­pro­mis. Ven­dre­di pro­chain, une nou­velle marche pour le climat mo­bi­li­se­ra col­lé­giens, étu­diants et, au­tour d’eux, des adultes concer­nés, comme ces 260 cher­cheurs suisses, fran­çais et belges qui, rom­pant avec le de­voir de ré­serve qu’ils disent s’être si sou­vent im­po­sé, ont ap­pe­lé à des­cendre dans la rue.

Nous connais­sons tous les causes du dé­sastre qui est en train de se jouer et, pour la plu­part, nous avons un dé­sir sin­cère de ne pas res­ter les bras bal­lants. Mais que fai­sons-nous réel­le­ment? Pas grand­chose. Pour­quoi? Peut-être parce qu’il y a un dys­fonc­tion­ne­ment dans notre tête qui ex­pli­que­rait notre in­co­hé­rence au jour le jour alors que les pré­vi­sions sont ca­tas­tro­phistes. «Il existe des prises de conscience, mais ce que montrent les don­nées à l’échelle de la planète, c’est qu’on est en train d’ac­cé­lé­rer sur une tra­jec­toire de col­li­sion au lieu de frei­ner, ré­sume Sébastien Boh­ler, ré­dac­teur en chef du magazine «Cer­veau & Psy­cho». Pour un neu­ro­bio­lo­giste comme moi, il y a là quelque chose de fas­ci­nant. Le cer­veau hu­main per­met de réa­li­ser des choses fan­tas­tiques, sa ca­pa­ci­té d’in­tel­li­gence créa­tive est fa­bu­leuse, mais, mal­gré ce­la, nous ne sommes pas ca­pables de ti­rer des conclu­sions très simples sur ce qui est bon pour nous.»

Fuite en avant, sur­con­som­ma­tion, sur­pro­duc­tion, sur­en­det­te­ment… nous sommes pris dans un en­gre­nage parce qu’une par­tie de notre cer­veau, jus­te­ment, nous y pousse fu­rieu­se­ment. Dans son livre «Le bug hu­main», il pointe un mé­ca­nisme cé­ré­bral an­ces­tral, des­ti­né à sa­tis­faire les be­soins es­sen­tiels à notre sur­vie: man­ger, se re­pro­duire, ac­qué­rir du pou­voir, le faire avec un mi­ni­mum d’ef­forts et gla­ner un maxi­mum d’in­for­ma­tions sur notre en­vi­ron­ne­ment. Chef d’or­chestre de ce dis­po­si­tif qui fonc­tionne de­puis 300 mil­lions d’an­nées: le stria­tum. En un mot, ce­lui-ci li­bère de la do­pa­mine quand on réa­lise une ac­tion qui fa­vo­rise notre sur­vie à court terme.

Au­jourd’hui, notre bon vieux stria­tum reste ex­trê­me­ment puis­sant. Son ef­fi­ca­ci­té ex­plique no­tam­ment notre pro­pen­sion à l’obé­si­té, aux ad­dic­tions, à la sur­con­som­ma­tion. Notre dé­sir de sta­tut so­cial, de pres­tige aus­si. Grosse voi­ture, smart­phone, va­cances loin­taines… à cause de lui, on se laisse très fa­ci­le­ment sé­duire par un tas de choses sans se pré­oc­cu­per de leur im­pact né­ga­tif sur l’en­vi­ron­ne­ment. Et si on a sa­cri­fié son die­sel par conscience éco­lo­gique, on n’est pas pour au­tant prêt à le faire pour son smart­phone ou pour sa connexion in­ter­net, dont la fa­bri­ca­tion et l’usage ré­créa­tif quo­ti­dien gé­nèrent «plus de gaz à ef­fet de serre que le tra­fic aé­rien de la planète, avec plus de 800 mil­lions de tonnes de di­oxyde de car­bone émis an­nuel­le­ment, un chiffre ap­pe­lé à dou­bler d’ici à 2020», sou­ligne Sébastien Boh­ler.

Ja­mais ras­sa­siés

Le pire, c’est que face à cette sur­con­som­ma­tion ef­fré­née, il n’y a pas de sa­tié­té pos­sible, se­lon lui: «Des re­cherches as­sez ré­centes sur les neu­rones à do­pa­mine, dans le stria­tum, montrent qu’ils s’ha­bi­tuent à ce qu’ils ont. Si vous avez ré­gu­liè­re­ment la même dose, qu’il s’agisse de fast-food ou de «like» sur les ré­seaux so­ciaux, au bout de quelques jours, quelques se­maines, se pro­duit une ha­bi­tua­tion, et pour li­bé­rer à nou­veau de la do­pa­mine, il va fal­loir aug­men­ter les doses. L’idée de crois­sance, dont on n’arrive pas à se dé­bar­ras­ser, elle est ins­crite dans notre cer­veau!» Un pen­chant lar­ge­ment sti­mu­lé par le mo­dèle éco­no­mique néo­li­bé­ral qui «ca­resse notre cer­veau pri­mi­tif dans le sens du poil».

Notre fuite en avant ac­tuelle s’ex­pli­que­rait donc par ce sys­tème an­ces­tral de dis­tri­bu­tion de do­pa­mine qui, s’il a été le ga­rant de la sur­vie de notre es­pèce, se ré­vèle être au­jourd’hui dan­ge­reu­se­ment ana­chro­nique. Notre cer­veau est ain­si fait qu’il ne nous per­met de sti­mu­ler les cir- cuits du plai­sir qu’en aug­men­tant les doses, et vite. Car pour le stria­tum, seule compte la sa­tis­fac­tion im­mé­diate. Qu’im­porte le fu­tur, aus­si com­pro­mis soit-il.

L’ef­fet re­bond

Le drame de l’ho­mo sa­piens, se­lon Sébastien Boh­ler, ré­side dans le fait que les moyens tech­niques, de plus en plus per­for­mants, éla­bo­rés grâce à notre for­mi­dable in­tel­li­gence, ont été sys­té­ma­ti­que­ment mis au ser­vice de notre stria­tum, ce «nain ivre de pou­voir, de sexe, de nour­ri­ture, de pa­resse et d’ego». Un nain que le cor­tex, la par­tie du cer­veau qui gère les fonc­tions dites su­pé­rieures (abs­trac­tion, pla­ni­fi­ca­tion, etc.), ne semble pas en me­sure de mu­se­ler. La mo­dé­ra­tion, la vo­lon­té consti­tuent des rem­parts fra­giles contre la ten­ta­tion. Car quand on lutte contre des be­soins puis­sants, on s’ex­pose à un ef­fet re­bond, rap­pelle le neu­ros­cien­ti­fique, «l’exemple ty­pique ce sont les ré­gimes min­ceur, après les­quels on prend en­core plus de poids».

La porte de sor­tie, s’il y en a une, se trouve peut-être du cô­té de la conscience. «Une ca­pa­ci­té du cor­tex qui, à mon avis, n’a pas été as­sez dé­ve­lop­pée, es­time Sébastien Boh­ler. Il s’agit de se rendre plus pré­sent à ce que nous fai­sons au mo­ment où nous le fai­sons, une idée qui fait écho à la mé­di­ta­tion en pleine conscience.» Pour lui, on pour­rait «mus­cler» son cor­tex dans ce sens, sti­mu­ler ain­si le stria­tum et ob­te­nir du plai­sir dif­fé­rem­ment. Au­tre­ment dit, «dé­croître dans la sti­mu­la­tion liée à la pro­duc­tion de biens ma­té­riels, sans dé­croître dans le plai­sir». Mais aus­si ré­com­pen­ser (sé­rieu­se­ment) cer­tains com­por­te­ments éco­lo­giques, ajoute le Fran­çais, et du coup y as­so­cier «le plai­sir lié à une va­lo­ri­sa­tion so­ciale». Bref, ré­orien­ter le flux de do­pa­mine du stria­tum, re­mo­de­ler cette par­tie de notre cer­veau qui est en train de nous me­ner dans le mur. Un sa­cré dé­fi.

Notre stria­tum, ce «nain ivre de pou­voir, de sexe, de nour­ri­ture, de pa­resse et d’ego» Sébastien Boh­ler, neu­ro­bio­lo­giste, ré­dac­teur en chef de «Cer­veau & Psy­cho»

À LIRE«Le bug hu­main», Sébastien Boh­ler, Ro­bert Laf­font, 270 p.

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