Sa­gesse

«Il était une fois…» Les his­toires qui com­mencent ain­si fi­nissent sou­vent bien. Celle que je sou­haite vous ra­con­ter au­jourd’hui est dif­fé­rente

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - Par Ro­sette Po­let­ti

Il était une fois un pays ma­gni­fique, po­sé entre ciel et terre à une très haute al­ti­tude. On le nomme Pays des Neiges ou Toit du Monde. Ses ha­bi­tants, boud­dhistes, vivent dans des condi­tions dif­fi­ciles, mais pai­si­ble­ment. Ce qui les ca­rac­té­rise, c’était la so­li­da­ri­té, l’hos­pi­ta­li­té et la non-vio­lence en­vers tous les êtres vi­vants. Leur chef spi­ri­tuel et po­li­tique se nomme le da­laï­la­ma. Ce pays, le Ti­bet, re­gorge de res­sources na­tu­relles: eau, fo­rêt, or, fer, plomb et ura­nium, no­tam­ment.

Mais en 1950, un an après la pro­cla­ma­tion de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine, Mao Ze­dong or­donne l’in­va­sion mi­li­taire du Ti­bet, qu’il consi­dère comme une pro­vince chi­noise, mais res­pecte le boud­dhisme et les droits du da­laï-la­ma. Le

10 mars 1959, il y a tout juste soixante ans, la Chine rompt le com­pro­mis et ré­prime un sur­saut de la résistance ti­bé­taine, contrai­gnant le da­laï-la­ma à fuir le pays. Dé­bute alors la ré­pres­sion sys­té­ma­tique de toute forme d’op­po­si­tion et un an­ti­clé­ri­ca­lisme for­ce­né, qui se pour­suit; les Ti­bé­tains ré­sistent tou­jours, de ma­nière non vio­lente dans le si­lence as­sour­dis­sant de l’oc­ci­dent qui ne veut sur­tout pas of­fen­ser la Chine, énorme ac­teur éco­no­mique.

Les Chinois ont bâ­ti des routes, un che­min de fer jus­qu’à Lhas­sa, bien sûr, mais ils ont sur­tout construit un état po­li­cier hal­lu­ci­nant qui contrôle tous les as­pects de la vie des Ti­bé­tains et ont fait de ce pays la plus grande pri­son à ciel ou­vert au monde. Les tou­ristes ne peuvent pas avoir de contact avec les au­toch­tones, on leur montre quelques mo­nas­tères très sur­veillés mais on ne dit rien sur les mil­liers dé­truits par le pou­voir en place. Bien que «bap­ti­sés» Chinois, les Ti­bé­tains sont pri­vés de pas­se­port et ne peuvent se rendre li­bre­ment à l’étranger.

Les dif­fi­cul­tés quo­ti­diennes

Ceux qui sont en re­la­tion avec des étran­gers té­moignent des dif­fi­cul­tés qui leur sont faites. Le pou­voir chinois veut rem­pla­cer Boud­dha dans leur es­prit: ain­si, des fa­milles ont re­çu un por­trait de Xi Jinping qui doit rem­pla­cer ce­lui de Boud­dha sur l’au­tel fa­mi­lial. Du­rant une fête re­li­gieuse, un couple avait re­mis le por­trait de Boud­dha dans la chambre fa­mi­liale; la po­lice est en­trée dans la mai­son et l’a amen­dé.

Lhas­sa abrite maintenant plus de Chinois Han que de Ti­bé­tains, à qui on donne les em­plois. De grands in­ves­tis­se­ments ont été faits dans le pays, mais qui ne pro­fitent pas aux Ti­bé­tains. À for­ma­tion pro­fes­sion­nelle égale, on fa­vo­rise tou­jours les Chinois. De violentes at­taques ont lieu en per­ma­nence sur leur re­li­gion, leur cul­ture, leur langue, la­quelle est de plus en plus est rem­pla­cée par le man­da­rin dans les écoles.

Ce qui leur est très pé­nible, c’est que les Chinois ne les res­pectent pas. Par exemple, on leur refuse des congés sans rai­son pour les em­pê­cher de re­joindre leurs fa­milles pour la fête du Nou­vel-an ti­bé­tain, pro­ba­ble­ment pour dis­tendre les re­la­tions

À LIRE

«Après l’ex­tase, la les­sive», Jack Korn­field, Po­cket.

«La fuite à tra­vers l’hi­ma­laya», Ma­ria Blu­men­cron, Glé­nat.

«La pri­son­nière de Lhas­sa», Philippe Brous­sard et Da­nielle Laeng, Le Livre de Poche.

fa­mi­liales. En ce mois an­ni­ver­saire, les Chinois craignent des émeutes, alors ils li­mitent les al­lées et ve­nues des Ti­bé­tains, cau­sant de grands pro­blèmes à ceux qui de­vraient se rendre à Lhas­sa pour des soins mé­di­caux, par exemple.

Le 10 mars, les Chinois fê­te­ront la «li­bé­ra­tion du Ti­bet», pas­sé, grâce à eux, de la théo­cra­tie au so­cia­lisme! On peut ap­pré­cier la dif­fé­rence de vues! Ce qui est grave, c’est que la Chine, membre de la Com­mis­sion des droits de l’homme, com­mette im­pu­né­ment ce lent gé­no­cide re­li­gieux et cultu­rel. Il fau­dra bien un jour que les choses changent. À moins qu’on ac­cepte que la Chine en­va­hisse le monde et trouve des moyens de le ro­bo­ti­ser à son image. Le poète John Donne, ne dit-il pas: «Ne de­mande ja­mais pour qui sonne le glas, il sonne pour toi.»

En cette jour­née his­to­rique pour les Ti­bé­tains, nous, Oc­ci­den­taux, de­vons prendre conscience de ce drame à long terme et à ne ja­mais les ou­blier. Nous pou­vons aus­si nous ré­jouir de tout ce qu’ils nous ont ap­por­té. Grâce aux mil­liers de moines, mo­niales, re­li­gieux di­vers et du da­laï-la­ma qui ont quit­té leur pays, nous avons été en­ri­chis par la sa­gesse qui les guide. Telle la mé­di­ta­tion, dont même les mé­de­cins ici re­con­naissent les ver­tus sur la san­té et, plus lar­ge­ment, la vie. Ou des valeurs hu­ma­nistes – bien­veillance, gra­ti­tude – que des gens tels que Mat­thieu Ri­card, Ta­ra Brach, Sha­ron Salz­berg, Fa­brice Mi­dal, Ch­ris­tophe Fau­ré, Pe­ma Chö­drön ou Jack Korn­field vul­ga­risent ici.

Tend­zin Tcheu­drak, auteur du «Pa­lais des arcs-en-ciel» (Al­bin Mi­chel) et mé­de­cin du da­laï-la­ma (em­pri­son­né et tor­tu­ré par les Chinois), conclut son ou­vrage ain­si: «La Chine com­mu­niste oc­cupe le Ti­bet. Elle y im­pose une im­pi­toyable po­li­tique de ré­pres­sion, et pour­tant, même si notre en­ne­mi est cruel, s’il sème la ter­reur, la vio­lence, l’in­jus­tice, le Boud­dha nous dit de l’ai­mer. En com­pre­nant que c’est l’igno­rance qui est la source de nos souf­frances et com­por­te­ments er­ro­nés. Ce n’est que par le dia­logue que la ques­tion ti­bé­taine se ré­gle­ra un jour.» Puis­set-il avoir rai­son…

À vous, amis lec­teurs, je sou­haite une très belle se­maine, vé­cue dans la gra­ti­tude d’ha­bi­ter un pays libre!

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