Dans la tête d’un phi­lan­thrope

Quels pro­ces­sus sont à l’oeuvre chez les gé­né­reux do­na­teurs? À Ge­nève, on planche sur la ques­tion.

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - GE­NE­VIÈVE COMBY ge­ne­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Sou­te­nue par les Fon­da­tions Ed­mond de Roth­schild, l’uni­ver­si­té de Ge­nève s’ouvre à un nou­veau do­maine de re­cherche qui mêle plu­sieurs dis­ci­plines, dont les neu­ros­ciences, comme l’ex­plique son ti­tu­laire, Giu­seppe Uga­zio.

En quoi consiste la phi­lan­thro­pie que vous al­lez étu­dier? Quelle dif­fé­rence avec la gé­né­ro­si­té ou l’al­truisme?

L’al­truisme ou la gé­né­ro­si­té sont gé­né­ra­le­ment dés­in­té­res­sés. La phi­lan­thro­pie, même si elle va dans un seul sens, est liée à des valeurs mo­rales aux­quelles une per­sonne veut contri­buer, par exemple à tra­vers la ré­duc­tion de la pau­vre­té.

Dans quel but étu­dier la phi­lan­thro­pie? D’abord, il faut dire qu’il y a de nom­breuses ma­nières de l’étu­dier. Nous al­lons nous ap­puyer sur les sciences com­por­te­men­tales, au croi­se­ment de l’éco­no­mie, des neu­ros­ciences et de la psy­cho­lo­gie, afin de com­prendre ce qui se passe dans la tête de quel­qu’un qui dé­cide de s’en­ga­ger dans une ac­tion phi­lan­thro­pique. La première étape consis­te­ra no­tam­ment à éta­blir ce qui mo­tive les phi­lan­thropes. Mais aus­si s’il existe des in­ter­ac­tions entre des valeurs mo­rales et fi­nan­cières. Comment celles-ci peuvent in­fluen­cer la prise de dé­ci­sion, et comment tout ce­la est trai­té par notre cer­veau.

On dis­tingue sou­vent phi­lan­thro­pie pas­sion­née et ra­tion­nelle. De quoi s’agit-il? C’est une di­cho­to­mie as­sez sé­dui­sante, car on aime bien pou­voir clas­si­fier les choses. Elle est tout à fait per­ti­nente: on peut faire les choses avec son coeur ou avec son cer­veau. Ima­gi­nons qu’une ma­la­die frappe un membre de ma fa­mille et que je veuille m’en­ga­ger pour ai­der à ré­soudre ce pro­blème, on est alors dans la phi­lan­thro­pie pas­sion­née. Avec la phi­lan­thro­pie ra­tion­nelle, on ré­flé­chit plu­tôt à la ma­nière dont on pour­rait in­ter­ve­nir pour pro­mou­voir un idéal. Mais il n’y a pas que deux fa­çons de faire les choses, il y en a beau­coup d’autres, qui ne s’ex­cluent pas les unes les autres, d’ailleurs.

À quel point l’en­vi­ron­ne­ment cultu­rel peut-il in­fluen­cer la ma­nière de faire de la phi­lan­thro­pie? On dis­tingue sou­vent les États-unis de l’eu­rope… L’en­vi­ron­ne­ment cultu­rel a une grande in­fluence. Dans cer­taines cultures on aide plu­tôt ceux de son groupe re­li­gieux, de sa fa­mille, de sa tri­bu. Dans d’autres, la dé­ci­sion peut être pu­re­ment éco­no­mique. Aux États-unis, il y a, par exemple, beau­coup d’in­ci­ta­tions fi­nan­cières, en termes de ré­duc­tion de taxes, pour en­cou­ra­ger la phi­lan­thro­pie. De ma­nière gé­né­rale, le contexte cultu­rel in­fluence la ma­nière dont on pra­tique la phi­lan­thro­pie et la ma­nière dont les gens la per­çoivent. En Eu­rope, par exemple, les chaires uni­ver­si­taires spon­so­ri­sées comme la mienne sont rares, alors qu’elles sont très nom­breuses outre-at­lan­tique.

Qui al­lez-vous étu­dier?

Il y au­ra des ex­pé­riences de la­bo­ra­toire me­nées sur des étu­diants, mais nous es­pé­rons aus­si avoir ac­cès à des dé­ci­deurs dans le do­maine de la phi­lan­thro­pie. Ge­nève est un en­vi­ron­ne­ment pri­vi­lé­gié puis­qu’elle abrite des mil­liers de fon­da­tions. Peut-être pour­rons-nous même ac­cueillir cer­taines per­sonnes dans notre la­bo­ra­toire et les faire par­ti­ci­per à des ex­pé­riences de neu­ros­ciences.

Comment les neu­ros­ciences pour­ront con­crè­te­ment vous ai­der?

En ana­ly­sant ce qui se passe dans le cer­veau, à l’aide d’un scan­ner, lorsque l’on prend une dé­ci­sion qui re­lève de la phi­lan­thro­pie. Il nous faut d’abord éla­bo­rer un mo­dèle de prise de dé­ci­sion à l’aide d’une tâche à réa­li­ser. Par exemple, confron­ter quel­qu’un à un choix entre deux op­tions, l’une qui pos­sède une di­men­sion phi­lan­thro­pique et l’autre non. Trou­ve­rat-on des dif­fé­rences dans la fa­çon dont le cer­veau traite ces dé­ci­sions?

Shutterstock, Unige/jacques Erard

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