Ka­rin Kel­ler-sut­ter n’a pas at­ten­du 100 jours pour s’im­po­ser

Le Matin Dimanche - - LA UNE - FLORENT QUIQUEREZ [email protected]­ma­tin­di­manche.ch

PO­LI­TIQUE Nou­velle mi­nistre de la Jus­tice, la Saint­gal­loise a im­po­sé son style d’em­blée. Dy­na­mique, elle mul­ti­plie les ap­pa­ri­tions et af­firme des po­si­tions tran­chées. Et ça plaît.

CONVIC­TION La mi­nistre de la Jus­tice en­tame son man­dat sur les cha­peaux de roues. Alors que les «nou­veaux» res­pectent un dé­lai de 100 jours avant de s’ex­pri­mer, la Saint-gal­loise est par­tout et ose af­fi­cher des po­si­tions tran­chées. «Il y a des dos­siers brû­lants dans son dé­par­te­ment, c’est nor­mal qu’elle se po­si­tionne» Mi­chaël Buf­fat, conseiller na­tio­nal (UDC/VD)

La «Dame de fer» est de re­tour. Ka­rin Kel­ler­sut­ter a beau être au Conseil fé­dé­ral de­puis le 1er jan­vier seule­ment, elle marque dé­jà les es­prits. En af­fir­mant, sur la RTS, qu’elle était pour le ju­ge­ment des dji­ha­distes suisses sur place, elle a don­né des sueurs froides à son dé­par­te­ment. Le Conseil fé­dé­ral ne s’était pas en­core pro­non­cé sur ce thème. Elle n’a pas eu peur non plus d’af­fir­mer dans la presse qu’un Brexit sans ac­cord pour­rait aug­men­ter la me­nace ter­ro­riste. Cette se­maine, elle fai­sait à nou­veau l’ac­tua­li­té en an­non­çant en­vi­sa­ger un re­trait du pas­se­port suisse aux dji­ha­distes bi­na­tio­naux.

Alors qu’on l’avait connue lisse comme sé­na­trice, Ka­rin Kel­ler-sut­ter semble être re­de­ve­nue la bête po­li­tique qu’elle était au gou­ver­ne­ment saint-gal­lois. «Je ne pense pas qu’elle ait chan­gé, coupe Pe­tra Gös­si, pré­si­dente du PLR. C’est la fonc­tion qui n’est plus la même. Dans un Lé­gis­la­tif, vous êtes dans la construc­tion de com­pro­mis, en cou­lisses. Dans un Exé­cu­tif, c’est vous qui por­tez le dos­sier et qui de­vez as­su­mer.»

Une vraie en­vie de com­mu­ni­quer

Et elle as­sume, Ka­rin Kel­ler-sut­ter. Femme de ca­rac­tère, cette fon­ceuse va jus­qu’à cas­ser les codes. Se­lon une règle of­fi­cieuse, les nou­veaux conseillers fé­dé­raux s’ac­cordent un dé­lai de 100 jours avant de s’ex­pri­mer. «Ses dé­cla­ra­tions ont pro­vo­qué des fron­ce­ments de sour­cils, rien de plus, glisse une source proche du gou­ver­ne­ment. Ka­rin Kel­ler-sut­ter bé­né­fi­cie d’une grande man­sué­tude au sein du col­lège. Elle y était at­ten­due de­puis si long­temps qu’elle n’y est pas en­trée comme une simple nou­velle.»

La Saint-gal­loise est par­tout, mais «il ne faut pas y voir une of­fen­sive mé­dia­tique de sa part, ex­plique-t-on du cô­té du Dé­par­te­ment de jus­tice et po­lice. Ka­rin Kel­ler-sut­ter doit in­for­mer en vue de la vo­ta­tion sur les armes, le 19 mai. Elle a donc le de­voir de s’ex­pri­mer et, en tant que conseillère fé­dé­rale, elle se doit de ré­pondre aux ques­tions des par­le­men­taires et de ré­agir par­fois aux su­jets d’ac­tua­li­té.» Si le ca­len­drier est ef­fec­ti­ve­ment par­ti­cu­lier, on sent tou­te­fois chez elle une vraie en­vie de com­mu­ni­quer. La no­mi­na­tion de deux jour­na­listes re­nom­més pour leur franc-par­ler aux postes de col­la­bo­ra­teurs per­son­nels ne sau­rait le dé­men­tir.

Cette en­trée en fonc­tion me­née tam­bour bat­tant fait mer­veille sous la Cou­pole. «Ça montre à quel point elle s’in­ves­tit dé­jà à fond», lance Pe­tra Gös­si. «Il y a des dos­siers brû­lants dans son dé­par­te­ment, c’est nor­mal qu’elle se po­si­tionne, ajoute Mi­chaël Buf­fat (UDC/VD). Ses col­lègues vont peut-être le lui re­pro­cher, mais pas la po­pu­la­tion.» Ce que confirme le der­nier son­dage Ta­me­dia (édi­teur du «Ma­tin Di­manche»), qui montre que la Saint-gal­loise est la mi­nistre pré­fé­rée des Suisses.

Même à gauche, le son de cloche est po­si­tif. «Ces der­nières an­nées, le Conseil fé­dé­ral a été in­ca­pable de prendre des dé­ci­sions sur les dos­siers im­por­tants, lais­sant tout le tra­vail au par­le­ment, ana­lyse Cé­dric Wer­muth (PS/AG). Je pré­fère une mi­nistre qui a des po­si­tions tran­chées aux ater­moie­ments de Sch­nei­de­ram­mann.» Pour Fa­bian Mo­li­na (PS/ZH), c’est une ad­ver­saire re­dou­table. «Mais au moins avec elle, on sait où on va.».

Dans ce concert de louanges, Mar­co Ro­ma­no (PDC/TI) est plus me­su­ré. S’il juge les sor­ties mé­dia­tiques de Ka­rin Kel­ler-sut­ter cou­ra­geuses, il pré­vient: «Elle de­vra mon­trer que ce n’est pas juste du mar­ke­ting élec­to­ral.» Il l’at­tend, no­tam­ment, sur la dé­chéance de na­tio­na­li­té. «Le Conseil fé­dé­ral m’a tou­jours dit que ce n’était pas pos­sible, car trop com­pli­qué et, tout à coup, ça de­vient une op­tion. On ver­ra si c’est da­van­tage qu’un simple ef­fet d’an­nonce.»

Les rares cri­tiques viennent des Verts. «Prendre pu­bli­que­ment cette po­si­tion sur le re­tour des dji­ha­distes avant la dis­cus­sion au Conseil fé­dé­ral, et alors qu’elle di­verge de la po­si­tion de sa pré­dé­ces­seur, ça re­vient à for­cer la main à ses col­lègues. C’est pro­blé­ma­tique», lâche Li­sa Maz­zone (GE), vice-pré­si­dente du par­ti. Ce qui l’a sur­tout cho­quée, c’est lorsque Ka­rin Kel­ler-sut­ter a ex­pli­qué que les en­fants en bas âge ou les ado­les­cents de 15 ans, en zone dji­ha­diste, ne doivent pas for­cé­ment être trai­tés pa­reille­ment. «Or la Conven­tion des droits de l’en­fant est très claire: tous les jeunes de moins de 18 ans sont des en­fants. Et tous ont des droits par­ti­cu­liers, car ils sont plus fra­giles.» Pour Li­sa Maz­zone, ce n’est pas ce qu’on at­tend d’une mi­nistre de la Jus­tice.

Pe­ter Klaun­zer/keystone

En conseillère fé­dé­rale, Ka­rin Kel­ler-sut­ter semble être re­de­ve­nue la bête po­li­tique qu’elle était au gou­ver­ne­ment saint-gal­lois.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.