À Zer­matt, les mil­lions pro­mis au rail sèment le trouble

Le Matin Dimanche - - SUISSE - JU­LIEN WICKY

À Zer­matt, le Cer­vin n’est pas le seul à être ex­clu­sif. L’ac­cès à la sta­tion, par le train, l’est tout au­tant. Mais tan­dis que le pay­sage fait l’una­ni­mi­té, ce se­cond point est en train d’agi­ter fu­rieu­se­ment le vil­lage. En ap­pa­rence, c’est un conflit d’en­fants gâ­tés qui doivent choi­sir entre les mil­lions de la route ou du rail. Dans le dé­tail, notre en­quête ré­vèle des faits trou­blants.

Sur les 13 mil­liards que le Conseil des États a ac­cor­dés la se­maine der­nière pour l’étape d’amé­na­ge­ment fer­ro­viaire 2035, le tra­jet vers Zer­matt au dé­part de Täsch – où il faut obli­ga­toi­re­ment aban­don­ner sa voi­ture à moins d’ha­bi­ter dans la sta­tion ou d’y ef­fec­tuer des li­vrai­sons – pour­rait en per­ce­voir 300 mil­lions. Avec cette somme, un nou­veau tun­nel se­rait bâ­ti et per­met­trait d’at­teindre Zer­matt en six mi­nutes deux fois moins de temps et, sur­tout, de ga­ran­tir l’ac­ces­si­bi­li­té fer­ro­viaire de la sta­tion, même par fort dan­ger d’ava­lanches. Mais le Conseil fé­dé­ral a ex­pres­sé­ment ra­jou­té une condi­tion. En de­hors de tra­vaux de sé­cu­ri­sa­tion ou d’en­tre­tien, la ca­pa­ci­té de la route ne pour­ra être aug­men­tée et ce, afin de ga­ran­tir l’in­ves­tis­se­ment.

Ce der­nier point fait hur­ler au pied du Cer­vin. À com­men­cer par Karl Eg­gen. Ce pro­fes­seur de ski et fi­du­ciaire mi­lite de­puis de nom­breuses an­nées pour une ou­ver­ture com­plète de la route. Il pré­side un groupe d’in­té­rêt en ce sens. D’em­blée, il tient à éva­cuer un ar­gu­ment qu’on lui op­pose ré­gu­liè­re­ment. «Il est hors de ques­tion d’ou­vrir la cir­cu­la­tion à l’in­té­rieur de la sta­tion mais sim­ple­ment de per­mettre à tout un cha­cun d’en re­joindre l’en­trée en voi­ture où un par­king se­rait construit. C’est un droit. Que di­raient les sta­tions du Bas-va­lais si on leur im­po­sait la même chose?»

En 2005, la po­pu­la­tion lo­cale avait ac­cep­té cette ou­ver­ture en vo­ta­tion po­pu­laire mais ce­la est res­té sans ef­fet car le scru­tin n’avait qu’une por­tée consul­ta­tive. «Je re­pré­sente cette ma­jo­ri­té, mar­tèle Karl Eg­gen, et j’at­tends du Conseil com­mu­nal qu’il res­pecte cette vo­lon­té et re­fuse de pro­lon­ger une si­tua­tion qui a trop du­ré.»

Une conven­tion ju­gée illé­gale

Karl Eg­gen fait ré­fé­rence à la construc­tion du grand par­king cou­vert de 2100 places et du ter­mi­nal fer­ro­viaire à Täsch en 2006. Pour le bâ­tir, la Con­fé­dé­ra­tion et le can­ton ont par­ti­ci­pé à hau­teur de 30 mil­lions de francs sur un to­tal de 76 mil­lions. Pour pro­té­ger ce fi­nan­ce­ment, une conven­tion si­gnée deux ans plus tôt im­pose à l’état du Va­lais, pro­prié­taire de la route, de ne pas en ac­croître la ca­pa­ci­té et de se li­mi­ter aux seuls tra­vaux d’en­tre­tien de cette der­nière et ce du­rant 25 ans, soit jus­qu’en 2031.

Si­gné entre le can­ton, l’of­fice fé­dé­ral des tran­sports (OFT) et la com­pa­gnie fer­ro­viaire Mat­te­rhorn Got­thard Bahn (MGB) ex­ploi­tant cette ligne, ce do­cu­ment au­rait en fait contri­bué à créer «un mo­no­pole pour la com­pa­gnie fer­ro­viaire car les clients n’ont pas le choix que de payer le par­king et le train jus­qu’en 2031.» C’est du moins le point de vue de plu­sieurs ac­teurs Zer­mat­tois ren­con­trés. Pour ex­pli­quer cette dé­ci­sion, nos sources parlent d’im­por­tants ap­puis po­li­tiques (lire ci-des­sous). Dans un avis de droit de 2011 com­man­dé par la com­mune de Zer­matt et long­temps res­té se­cret, le pro­fes­seur de droit de L’ETH Zü­rich Mar­tin Len­di juge la conven­tion «illé­gale» no­tam­ment car elle a nié à Zer­matt, son droit d’être en­ten­due. Res­té sans suite, ce do­cu­ment res­sur­git au­jourd’hui.

Pour Karl Eg­gen, ce­la ne peut se re­pro­duire. «Pour­quoi, sur 13 mil­liards d’in­ves­tis­se­ments, Zer­matt est la seule à de­voir su­bir, en­core, une pa­reille res­tric­tion?» s’in­ter­roge-t-il. Car outre des cas de fer­me­ture de cols en hi­ver au pro­fit de chaus­sées rou­lantes (Fur­ka, Löt­sch­berg, Obe­ralp) ou des li­mi­ta­tions de ca­pa­ci­té, au­cun cas n’est stric­te­ment iden­tique à Zer­matt.

Un mo­no­pole pour le train?

Le su­jet est sen­sible. Sur le pas­sé, au­cun des ac­teurs n’est très lo­quace. Les MGB nous in­diquent «que la pro­tec­tion de l’in­ves­tis­se­ment s’adres­sait au can­ton en tant que pro­prié­taire de la route, nous n’avons eu au­cune in­fluence sur ce­la.» Porte-pa­role de L’OFT, Flo­rence Pic­tet ré­pond «ne pas pou­voir re­cons­truire le dé­rou­le­ment exact des étapes et des échanges ayant abou­ti à la conven­tion de 2004» et ne prend pas po­si­tion sur l’af­fir­ma­tion se­lon la­quelle la com­mune n’a pas été en­ten­due.

Fait plus sur­pre­nant, le Grand Conseil va­lai­san avait re­fu­sé, en oc­tobre 2003, de condi­tion­ner son sub­ven­tion­ne­ment à la res­tric­tion du tra­fic rou­tier. Cinq mois plus tard, la conven­tion était pour­tant si­gnée.

Conseiller d’état à l’époque, Jean-jacques Rey-bel­let nous ren­voie à son ho­mo­logue ac­tuel, Jacques Mel­ly. «Je ne connais pas toutes les cir­cons­tances qui ont ame­né à cette so­lu­tion mais à mon sens, une telle conven­tion était ga­gnante pour tout le monde. Concer­nant sa pré­ten­due illé­ga­li­té, elle n’est sti­pu­lée que par un avis de droit. Nous pour­rions en de­man­der un autre qui abou­ti­rait à des conclu­sions op­po­sées. Sur le fond, Zer­matt est un fleu­ron tou­ris­tique no­tam­ment du fait de son ac­cès sans voi­ture. Veut-on vrai­ment y re­non­cer pour s’épar­gner quelques jours de fer­me­ture de la route?» Et de rap­pe­ler que le can­ton pré­voit d’in­ves­tir 70 mil­lions de francs d’ici 2040 pour sé­cu­ri­ser le tron­çon. «L’ou­vrir à tous coû­te­rait un de­mi-mil­liard», ajoute le conseiller d’état.

La sta­tion du pied du Cer­vin pour­rait per­ce­voir un jack­pot de Berne pour son ac­cès par le train si elle n’amé­liore pas la route. Pas du goût de tous, cette dé­ci­sion ré­veille de vieux dé­mons.

Dé­non­cia­tion pé­nale

Signe que la pers­pec­tive de voir le pas­sé se ré­pé­ter a mis le feu aux poudres, un an­cien ac­teur de la sta­tion a dé­non­cé la conven­tion au Mi­nis­tère pu­blic va­lai­san. Ce­lui-ci a ren­du, fin jan­vier, une or­don­nance de no­nen­trée en ma­tière. En sub­stance, le pro­cu­reur es­time que l’in­di­vi­du ne fait pas va­loir en quoi il est lé­sé lui-même et consi­dère qu’il ap­par­tient à la com­mune de prendre les me­sures qu’elle juge né­ces­saire. «Il y au­rait trop à perdre», confie Ro­my Bi­ne­rhau­ser, pré­si­dente de la com­mune. Mais lors­qu’on de­mande des pré­ci­sions sur les cir­cons­tances pas­sées, la pré­si­dente de Zer­matt dé­cline.

Sur l’ave­nir, tous ad­mettent que Zer­matt se­ra in­té­grée à la pro­chaine conven­tion d’in­ves­tis­se­ment. Mais dans la sta­tion, for­cé­ment, on s’in­quiète de ne pas avoir son des­tin en mains. Ro­my Bi­ner-hau­ser marche sur des oeufs, consciente des in­té­rêts à mé­na­ger. «Tous les ac­teurs se disent dé­sor­mais fa­vo­rables à une route sûre.» Sûre, mais pas ou­verte. Les MGB nous as­surent ain­si vou­loir main­te­nir «les res­tric­tions pro­vi­soires exis­tantes sur l’uti­li­sa­tion de la route.» Les né­go­cia­tions sont en cours et un scru­tin pour­rait être or­ga­ni­sé cette an­née en­core à Zer­matt.

Jean-chris­tophe Bott/keystone

Le Conseil fé­dé­ral a ra­jou­té une condi­tion pour li­bé­rer 300 mil­lions pour le rail: la ca­pa­ci­té de la route Täsch-zer­matt ne pour­ra être aug­men­tée.

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