La contri­bu­tion de la gauche à l’an­ti­sé­mi­tisme

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Alain Re­be­tez Cor­res­pon­dant à Pa­ris Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Chris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

Il y a dans le dé­bat fran­çais quelque chose de ra­pide et ha­le­tant qui vous laisse par­fois es­souf­flé au bord du che­min, un brin déso­rien­té, fié­vreux d’être par­ti si vite, mais in­cer­tain d’être ar­ri­vé quelque part. Peut-être sont-ce ma len­teur et mon souffle court qui sont en cause, mais je suis frap­pé de la suc­ces­sion de dé­bats qui en­flamment su­bi­te­ment l’es­pace pu­blic, puis s’éteignent aus­si sou­dai­ne­ment sans avoir rien consu­mé. Le feu sans la brû­lure, comme une pas­sion sans étreinte, laisse un peu frus­tré…

Le der­nier exemple est la que­relle sur les li­mites de­ve­nues floues et po­reuses entre l’an­ti­sio­nisme et l’an­ti­sé­mi­tisme. C’est une scène en marge d’une ma­ni­fes­ta­tion des «gi­lets jaunes», à Pa­ris, qui a lan­cé le dé­bat, quelques in­di­vi­dus lâ­chant des in­vec­tives à l’égard du phi­lo­sophe Alain Fin­kiel­kraut, croi­sé par ha­sard: «Sale sio­niste de merde, barre-toi», «Pa­les­tine! Sale ra­ciste de merde», «Nous sommes le peuple», «La France elle est à nous. Es­pèce de ra­ciste. Es­pèce de hai­neux. Es­pèce de sio­niste.»

Sio­niste – donc le fait de sou­te­nir l’éta­blis­se­ment d’un État juif en terre d’is­raël – est de­ve­nu pour cer­tains une in­jure. Pire, en ré­fé­rence aux souf­frances du peuple pa­les­ti­nien, le sio­nisme est, à leurs yeux, un ra­cisme et l’ex­pres­sion d’une haine né­ga­trice à l’égard des Pa­les­ti­niens. Le fait qu’alain Fin­kiel­kraut s’en­gage de­puis des an­nées pour une so­lu­tion po­li­tique à deux États dans le conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien, donc qu’il dé­fende ce que pro­ba­ble­ment eux-mêmes ré­clament, ne compte pour rien. C’est un sio­niste. Une merde. Un hai­neux. Quand on sort de la po­li­tique et qu’on es­sen­tia­lise à ce point le dé­bat (les op­pres­seurs du cô­té is­raé­lien, les op­pri­més du cô­té pa­les­ti­nien), alors sio­niste de­vient l’équi­valent d’une in­jure plus tra­di­tion­nelle: sale juif. Et on peut dire: casse-toi, la France est à nous.

Vous me fe­rez re­mar­quer que tout ce­la s’est ex­pri­mé. Oui. On a consta­té que «sale sio­niste» est de­ve­nu dans cer­tains mi­lieux le cache-sexe de l’an­ti­sé­mi­tisme. On s’en est in­di­gné, on en a dé­bat­tu. Cer­tains ont même pro­po­sé une norme pé­nale contre l’in­sulte an­ti­sio­niste, idée heu­reu­se­ment vite aban­don­née, car elle est ab­surde: on peut cri­ti­quer et même dé­tes­ter le sio­nisme sans être un an­ti­sé­mite, on peut sou­hai­ter la chute de Be­nya­min Ne­ta­nya­hou et dé­non­cer sa po­li­tique comme cri­mi­nelle, sans être un en­ne­mi d’is­raël.

Puis le dé­bat a pa­res­seu­se­ment po­sé la ques­tion es­sen­tielle: y a-t-il un an­ti­sé­mi­tisme de gauche qui, dans la lutte pour les droits du peuple pa­les­ti­nien, a vi­ré à la haine du juif? C’est une ques­tion em­bar­ras­sante, et comme toutes les ques­tions em­bar­ras­santes, elle a vite été éva­cuée: «Moi an­ti­sé­mite? C’est ab­surde, je ne l’ai ja­mais été», se sont ré­criées toutes les consciences de la gauche. Tout au plus a-t-on concé­dé des dé­rives in­di­vi­duelles et on a clos le dé­bat: l’an­ti­sé­mi­tisme, le vrai, est d’ex­trême droite, il est aryen et porte des yeux bleus…

Je crains que ce­la ne soit qu’un pieux men­songe, une ma­nière de fer­mer les yeux sur les haines ra­cistes ou an­ti­sé­mites qui trouvent dans le com­bat pro­pa­les­ti­nien une jus­ti­fi­ca­tion. Ce ne sont pas des dé­rives in­di­vi­duelles, c’est un pro­blème pro­fond, no­tam­ment dans les ban­lieues. Pour ne pas af­fai­blir la cause, on pré­fère ne pas le voir, ne pas en par­ler. C’est sou­vent comme ce­la en po­li­tique: on adore le dé­bat, sauf quand il dé­range vos convic­tions.

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