Sa­crés Nip­pons!

On peut ad­mi­rer la G puis­sance es­thé­tique du Ja­pon, sa cui­sine, la qua­li­té de ses in­dus­tries. Mais l’af­faire Car­los Ghosn met en évi­dence un ca­rac­tère que ces qua­li­tés ont éclip­sé: sa du­re­té.

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Pierre-mar­cel Favre Édi­teur Fa­ce­book Le Ma­tin Di­manche Re­trou­vez les textes des per­son­na­li­tés du Cercle du Ma­tin Di­manche et par­ti­ci­pez au dé­bat

L’af­faire Car­los Ghosn est l’oc­ca­sion de mettre en évi­dence l’ex­trême du­re­té des Ja­po­nais. L’an­cien pa­tron flam­boyant de Re­nault-nis­san n’a tué per­sonne. Il a com­mis des dé­lits éco­no­miques au dé­tri­ment de son en­tre­prise, qu’il a par ailleurs sau­vée et dé­ve­lop­pée pour l’ob­ten­tion de la pre­mière place mon­diale. Son in­vrai­sem­blable avi­di­té a per­mis aux Ja­po­nais de bri­ser sa toute-puis­sance. Pour rap­pel, il au­rait pu ra­pi­de­ment être as­si­gné à ré­si­dence. En lieu et place, il a été pu­ni avant l’heure avec plus de trois mois de dé­ten­tion dans des condi­tions moyen­âgeuses, in­con­nues en Eu­rope et même aux États-unis: cel­lule dont la lu­mière est al­lu­mée jour et nuit. Pas de montre, ce qui fait perdre la no­tion du temps. Pas une mi­nute en plein air les week-ends. Pas de chauf­fage. Pas de pro­cès pré­vu avant un an. Six heures d’in­ter­ro­ga­toire par jour, sans avo­cat, sept jours sur sept. Et des san­dales aux pieds pour ren­con­trer un juge, etc.

On peut ad­mi­rer l’ar­chi­pel, sa puis­sante es­thé­tique, la so­phis­ti­ca­tion de sa cui­sine, la qua­li­té de ses in­dus­tries. Même ses whis­kys sont ex­cel­lents! On a tous ce­la en tête lors­qu’on pense Ja­pon. Toutes ces qua­li­tés et quelques autres ont tou­te­fois com­plè­te­ment éclip­sé un ca­rac­tère de base de ces sa­crés Nip­pons: la du­re­té. Par­mi les exemples édi­fiants, com­men­çons par un rap­pel his­to­rique: l’évan­gé­li­sa­tion aux Phi­lip­pines, en Chine, en Inde, dans le Pa­ci­fique rem­porte un grand suc­cès, dès le mi­lieu du XVIE siècle. Au Ja­pon, ce­la se ter­mine plu­tôt mal: 40 000 chré­tiens sont tués, ce qui est énorme, en 1637 dé­jà. Et le pays ver­rouillé pour long­temps.

En Chine, en 1931, les Ja­po­nais s’em­parent de la Mand­chou­rie. (Bien avant d’at­ta­quer Pearl Har­bor, en 1941.) En no­vembre 1937, l’ar­mée ja­po­naise s’em­pare de Shan­ghai. Le 13 dé­cembre, l’état-ma­jor, avec l’ap­pro­ba­tion de l’em­pe­reur Hi­ro­hi­to, dé­cide d’at­ta­quer Nan­kin, alors ca­pi­tale de la Chine de Tchang Kaï-chek. Cette in­va­sion se ter­mi­ne­ra par le mas­sacre d’un de­mi-mil­lion de ci­vils et de pri­son­niers.

Les camps de concen­tra­tion de pri­son­niers, pen­dant la guerre de 1937 à 1945, avaient peu à en­vier aux camps na­zis. Nom­breux livres et films ont mon­tré la vio­lence des maîtres de cet uni­vers ex­trême, dont les sé­vices étaient sym­pa­thiques: à Muk­den, par exemple, cré­ma­tion à vif au lance-flammes, bouillon­ne­ment à la mar­mite, abla­tion d’or­ganes, ino­cu­la­tion de vi­rus pour la re­cherche bac­té­rio­lo­gique, etc.

On le sait main­te­nant, les fa­meux ka­mi­kazes n’étaient pas né­ces­sai­re­ment vo­lon­taires, mais bien sou­vent contraints au sui­cide uti­li­taire.

La fil­mo­gra­phie ja­po­naise est de très grande qua­li­té. Mais aus­si ex­pli­cite: elle montre, entre autres, des scènes de ha­ra­ki­ri (sep­pu­ku), qui consiste à ex­traire les in­tes­tins avec un sabre court, le tantõ. Pour les Ja­po­nais, l’ab­do­men est le siège de la pen­sée et de la conscience de soi… Et si vous sou­hai­tez voir le film le plus hor­rible de votre vie, com­man­dez le DVD «Au­di­tion», de Ta­ka­shi Miike!

La peine de mort, par pen­dai­son, est tou­jours en vi­gueur et le res­te­ra. Rap­pe­lons-nous les mé­faits de la secte Aum, qui, en 1990, ré­pan­dit de la toxine bo­tu­lique et ten­ta de se pro­cu­rer le vi­rus Ebo­la, puis pas­sa au gaz sa­rin, en 1995. Fi­na­le­ment, l’an pas­sé, sept membres de la secte ont été pen­dus.

Même s’ils ne sont pas les seuls pré­da­teurs du monde ma­rin, les raz­zias ja­po­naises contre les ba­leines conti­nuent de plus belle.

La cri­mi­na­li­té est très basse au Ja­pon, cer­tai­ne­ment à cause du sys­tème po­li­cier et ju­di­ciaire ex­trê­me­ment ré­pres­sif, comme le montre l’af­faire ac­tuelle de Car­los Ghosn. Ce n’est pas sans avan­tages, évi­dem­ment. Certes, les ya­ku­zas res­tent un clan cri­mi­nel im­por­tant, mais ex­trê­me­ment ré­gu­lé. Comme tout ce qui est ja­po­nais.

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