De la sueur à la fu­reur

Hier soir à Londres, Vol­kan Oez­de­mir, seul Suisse dans le go­tha des arts mar­tiaux mixtes, dé­fiait Do­mi­nick «The De­vas­ta­tor» Reyes. Il nous avait re­çus peu avant.

Le Matin Dimanche - - ARTS MARTIAUX - MA­THIEU AESCHMANN

Dans une salle inon­dée de so­leil, Vol­kan Oez­de­mir et son par­te­naire se confondent. «Passe ta main gauche», «en­gage l’épaule», théo­rème de la sur­vie au corps à corps. À cô­té des co­losses, les spé­cia­listes de boxe thaïe en ter­minent, tan­dis que le maître des lieux, Nel­son Car­val­ho, es­quive et chambre un ha­bi­tué qui a tro­qué son cos­tume contre des gants roses.

«C’est bon de re­trou­ver le club qui m’a vu gran­dir. J’ai fait mes pre­mières armes ici, j’y ai lan­cé ma car­rière pro­fes­sion­nelle. Avec les gars, nous par­ta­geons une his­toire com­mune. Ça me fait du bien de re­ve­nir aux bases, de me re­mettre à jour.» Le temps d’une douche, Vol­kan Oez­de­mir s’ins­talle au bar de la Fight Move Aca­de­my de Neu­châ­tel. En ce mar­di 5 mars, il vit sa der­nière se­maine de pré­pa­ra­tion avant le dé­part pour Londres. Des­ti­na­tion l’o2 et les poings pres­sés de Do­mi­nick Reyes. Avec un seul ob­jec­tif: re­trou­ver le mo­men­tum de son dé­but de car­rière ir­ré­sis­tible.

Trois vic­toires en six mois, deux K.-O. ex­pé­di­tifs, Vol­kan Oez­de­mir a dé­bou­lé dans l’uni­vers ul­tra­con­cur­ren­tiel de L’UFC en phé­no­mène. C’était juste avant cette an­née 2018 qui a éta­lé sa poisse, sans pré­ve­nir. Une in­fec­tion à la main droite, le nez en miettes, des en­nuis ju­di­ciaires qui le privent de son pas­se­port et l’obligent à an­nu­ler ses plans (il a été blan­chi de­puis), une opé­ra­tion du mé­nisque, la liste de ses dé­boires ren­drait presque ses deux dé­faites anec­do­tiques. «Ce n’était pas une an­née idéale, ré­sume-t-il pu­di­que­ment. Trop d’élé­ments ex­té­rieurs m’ont mis des bâ­tons dans les roues. Et c’est vrai, le mo­men­tum est quelque chose de ca­pi­tal.»

En ho­ckey sur glace, le mo­men­tum est une ten­dance, un élan. En phy­sique, il s’agit d’une quan­ti­té en mou­ve­ment. Et si sa dé­cli­nai­son dans l’oc­to­gone ne ra­con­tait pas la fu­sion des deux? Une forme d’évi­dence à li­bé­rer toutes ses éner­gies lors d’un violent corps à corps, dans un im­pro­bable mé­lange d’aban­don et de lu­ci­di­té. Lorsque Vol­kan Oez­de­mir parle de son sport, cette quête pa­ra­doxale se des­sine en poin­tillé. Il l’avoue vo­lon­tiers, il a «beau­coup ré­flé­chi sur sa fa­çon de com­battre». «J’ai bos­sé à fond au sol, tra­vaillé mon car­dio pour te­nir plus long­temps. Les in­fos re­cueillies lors des der­niers com­bats m’ont ai­dé dans ce pro­ces­sus.»

Le cham­pion a ana­ly­sé. Il s’est re­mis en ques­tion, a adap­té son ap­proche. Et pour­tant, il as­sène en­suite avec dé­ter­mi­na­tion: «Plus on a de plans B, moins on est in­ves­ti dans le plan A. À un mo­ment, si on fait les choses avec des freins, on ne va pas très vite. Il faut prendre son élan et fon­cer.» Le vi­rage dé­route un peu. Comme les zig­zags qu’il em­prunte pour drib­bler la no­tion de des­tin. «Quand le bou­lot est fait, il faut juste se faire confiance. Ce qui doit ar­ri­ver, ar­ri­ve­ra. Mais ce n’est pas ad­vienne que pour­ra. Je suis quand même en contrôle de la ma­chine. C’est moi qui fais les choses.»

Alors, cé­ré­bral ou fon­ceur, pro­ta­go­niste ou fa­ta­liste, Vol­kan Oez­de­mir? Un peu plus tard, une phrase ré­con­ci­lie les contraires et nous met sur la voie: «Per­sonne ne voit les mois de pré­pa­ra­tion, les cen­taines d’heures in­ves­ties: la souf­france, la dou­leur, le tra­vail, les soins. Par­fois, le com­bat ne dure que 28 se­condes. Tu peux de­ve­nir la ri­sée du monde sur un seul mou­ve­ment. C’est énor­mé­ment de sa­cri­fices pour une fe­nêtre d’op­por­tu­ni­té très courte et du­rant la­quelle il faut être im­pec­cable.»

Dans le monde des arts mar­tiaux mixtes, il y a donc deux réa­li­tés. Celle du temps long, de la pla­ni­fi­ca­tion, de l’ana­lyse et de la sueur ano­nyme. Et puis il y a la vé­ri­té de l’oc­to­gone, cette ex­plo­sion de fu­reur et d’adré­na­line qui ne to­lère au­cune hé­si­ta­tion. Un temps pour pen­ser, un autre pour fon­cer. Une réa­li­té à fa­çon­ner, une autre à res­pec­ter.

Il y a dix jours, Vol­kan Oez­de­mir était sans doute en­core à che­val entre ces deux réa­li­tés. Dans la salle de ses dé­buts, il se nour­ris­sait de la pre­mière: la pas­sion de l’ef­fort, le goût du par­tage, tout ce qui l’avait pous­sé à ar­rê­ter le col­lège, à 18 ans, pour tra­vailler de nuit à La Poste afin de se payer son pre­mier stage en Thaï­lande. C’était le temps du com­bat sans com­pé­ti­tion et de la salle comme un art de vivre. Mais à dix jours de re­trou­ver les dé­ci­bels de L’UFC, «No Time» avait dé­jà im­po­sé un peu de l’autre réa­li­té; celle qui a gran­di pe­tit à pe­tit aux Pays-bas (à la Gol­den Glo­ry) avant de de­ve­nir une pro­fes­sion lors du dé­mé­na­ge­ment vers les États-unis.

«Le plus in­tel­li­gent gagne»

«Quand les ca­mé­ras sont là, je mets un jo­li cos­tume. Je «switche», je de­viens «No Time». C’est du bou­lot, c’est mé­ca­nique. Mais si­non, j’en­file un trai­ning, un vieux tee-shirt: tout est dé­pa­reillé. La seule chose qui m’in­té­resse, c’est la qua­li­té de mon en­traî­ne­ment.» Les deux phases d’une même ap­proche, tou­jours. «Le fait d’avoir re­pous­sé mes li­mites à l’en­traî­ne­ment donne une confiance in­ébran­lable. Je sais jus­qu’où je peux al­ler et ce dont je suis ca­pable. Du coup, il n’y a au­cune rai­son de dou­ter de quoi que ce soit.»

Hier soir, «No Time» n’est mal­heu­reu­se­ment pas par­ve­nu à al­ler cher­cher la vic­toire qui de­vait le re­lan­cer vers un deuxième com­bat pour la cein­ture (après Cor­mier). Ce­lui qui peut tout chan­ger, spor­ti­ve­ment et éco­no­mi­que­ment. Mais au fait, est-ce tou­jours le meilleur qui sort vain­queur de l’oc­to­gone? «Non, c’est le plus in­tel­li­gent. Ce­lui qui fait les meilleurs choix au meilleur mo­ment, qui garde ses nerfs, gère son ef­fort et le stress. Plein de choses peuvent se pas­ser lors d’un com­bat. Donc ce n’est pas for­cé­ment le plus fort sur pa­pier qui gagne, mais le plus fort dans sa ges­tion de l’évé­ne­ment.» Ce­lui ca­pable de s’aban­don­ner tout en maî­tri­sant cette autre réa­li­té. Celle de l’oc­to­gone.

«Par­fois, le com­bat ne dure que 28 se­condes. Tu peux de­ve­nir la ri­sée du monde sur un seul mou­ve­ment» Vol­kan Oez­de­mir, cham­pion de MMA

Yvain Ge­ne­vay

Hier soir à Londres, le Fri­bour­geois Vol­kan Oez­de­mir a su­bi la loi, sur dé­ci­sion par­ta­gée des juges, de l’amé­ri­cain Do­mi­nick Reyes.

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