Ro­sette Po­let­ti

Peut-on ai­der un fils à sor­tir de la drogue contre son gré?

Le Matin Dimanche - - JEUX -

«Du­rant un sé­jour à Londres, mon fils, qui avait 22 ans, s’est mis à boire et à se dro­guer. Au­jourd’hui, il vit avec une co­pine, ne tra­vaille pas, me de­mande sans cesse de l’ar­gent, que je n’ai pas. Qu’est-ce que j’ai fait de faux?»

Notre cor­res­pon­dante donne plus de dé­tails ain­si: «Je dis «mon» fils, car son père nous a quit­tés quand Sté­phane avait 2 ans. Je l’ai éle­vé seule, car son père est par­ti à l’étran­ger et n’a ja­mais ver­sé quoi que ce soit pour lui. Tout s’est bien pas­sé jus­qu’à ce qu’il ait 22 ans. Pas de pro­blème à l’école, ap­pren­tis­sage qu’il a ai­mé. Tout s’est gâ­té lors d’un sé­jour à Londres où il était al­lé ap­prendre l’an­glais. Il a fait de mau­vaises ren­contres, s’est mis à boire et à se dro­guer, je ne sais pas à quoi! Pour moi, de­puis cinq ans, c’est la ga­lère. Il vit avec une co­pine, ne tra­vaille pas, me de­mande sans cesse de l’ar­gent, que je n’ai pas, car j’ai un pe­tit sa­laire de ven­deuse. Lorsque je lui ex­plique ça, il se met en co­lère, m’in­sulte. Je vou­drais tant l’ai­der! Je lui ai don­né des nu­mé­ros de té­lé­phone d’as­so­cia­tions d’aide, mais il dit que ça ne l’in­té­resse pas! Qu’il va très bien! Qu’il a juste be­soin d’ar­gent. Je ne sais plus quoi faire, il me semble que j’ai fait tout ce qu’une ma­man peut faire. Tout ce­la me rend tel­le­ment mal­heu­reuse, qu’est-ce que j’ai fait de faux? Com­ment conti­nuer? Je ne peux tout de même pas le lais­ser comme ça?»

Ce qui ap­pa­raît ici, c’est sur­tout ce qu’elle a dé­jà fait pour son fils! L’éle­ver seule, l’ai­der à vivre une bonne sco­la­ri­té et un bon ap­pren­tis­sage, lui faire confiance quand il part en An­gle­terre. En­suite, elle lui donne l’ar­gent qu’elle peut, des pistes pour se soi­gner, son amour mal­gré les in­sultes. Main­te­nant, elle se dé­crit comme «tel­le­ment mal­heu­reuse» et désem­pa­rée. C’est une si­tua­tion très dou­lou­reuse pour une mère. On met tant d’es­poir dans ses en­fants, on es­père qu’ils aient une belle vie. Alors, que faire quand la réa­li­té n’est pas celle-ci?

Lâ­cher prise…

Ces termes ont été tel­le­ment uti­li­sés à toutes les sauces qu’ils en ont par­fois per­du de leur vrai sens.

Lâ­cher prise, c’est d’abord ac­cep­ter la réa­li­té, juste pour le mo­ment: Sté­phane ne tra­vaille pas, il a des pro­blèmes d’ar­gent, d’al­cool et pro­ba­ble­ment de drogue. Ce­la peut chan­ger s’il le dé­sire – ce qui n’est pas le cas. Que sa ma­man soit ten­due, in­som­niaque ou dé­pri­mée n’est d’au­cune uti­li­té. Au contraire, ce­la peut ame­ner Sté­phane à culpa­bi­li­ser, com­pli­quer les choses, et dé­gra­der la san­té de notre cor­res­pon­dante.

Lâ­cher prise ne si­gni­fie pas se ré­si­gner, mais ac­cep­ter ce qui est, juste pour le mo­ment, tout en res­tant ou­vert à une évo­lu­tion, puis prendre conscience que soi-même on existe, on est vi­vant et qu’il vaut la peine de se don­ner les moyens de vivre, mal­gré tout, aus­si plei­ne­ment que pos­sible.

Une mère ne peut pas

«ou­blier» le sort de son en­fant; l’im­por­tant est que ça n’oc­cupe pas tout l’écran men­tal. Oui, cette si­tua­tion existe, mais la vie conti­nue: le tra­vail avec ses joies et

À LIRE

«Lais­ser la vie être», Ra­mesh S. Bal­se­kar, Le Re­lié Poche. «Non! J’ai ar­rê­té», Lau­rence Cot­tet, In­te­re­di­tions. «Pra­ti­quer le lâ­cher prise au quo­ti­dien», Ro­sette Po­let­ti et Bar­ba­ra Dobbs, Jou­vence. ses peines, les amis et re­la­tions, des membres de la fa­mille. Mais, sur­tout, notre cor­res­pon­dante a le droit (et peut-être la res­pon­sa­bi­li­té!) de prendre soin d’elle, de trou­ver des mo­tifs de joie hors de cette re­la­tion!

… et lais­ser être

Le «lais­ser être» est une pos­ture qui peut sem­bler pas­sive, mais qui ne l’est pas. Lors­qu’il n’y a rien à

«faire», que pour le mo­ment on ne peut pas chan­ger la réa­li­té, c’est ac­cep­ter de prendre une cer­taine dis­tance par rap­port à la si­tua­tion et de lais­ser la Vie agir.

Par­fois, lors­qu’on cesse de vou­loir que les autres se mettent dans la di­rec­tion qui nous semble «la bonne», c’est comme si on per­met­tait que des so­lu­tions in­at­ten­dues ap­pa­raissent.

«Lais­ser être», comme le dé­fi­nit si bien le phi­lo­sophe et théo­lo­gien Jean-yves Le­loup, «c’est res­ti­tuer le monde à son es­sen­tielle li­ber­té et nous ou­vrir à la pos­si­bi­li­té «d’être avec» sans le do­mi­ner, sans le pos­sé­der.» Sur in­ter­net, on en trouve la dé­fi­ni­tion sui­vante: «Le lais­ser-être fait dis­pa­raître le be­soin de contrô­ler, et ce­la change pro­fon­dé­ment la per­cep­tion. Il per­met de trans­cen­der le sen­ti­ment d’être res­pon­sable des autres et il re­con­naît le choix per­son­nel de les lais­ser à leurs propres dé­ci­sions per­son­nelles» (un-nou­veau-pa­ra­digme.com).

Chaque hu­main a une his­toire à vivre, un rôle à jouer, des joies à ac­cueillir le long du che­min. Même quand ses proches vont mal, on a la res­pon­sa­bi­li­té de prendre soin de soi: «prendre soin de soi pour pou­voir prendre soin des autres» ou «ai­mer son pro­chain comme soi­même». Pour ce­la, on peut avoir be­soin d’échan­ger avec d’autres qui tra­versent de telles épreuves, au sein, par exemple, des groupes fa­mi­liaux Al-anon (www.ala­non.ch), en cas de pro­blème d’al­cool d’un proche, ou au­près d’un psy­cho­thé­ra­peute.

À vous, chère cor­res­pon­dante, je sou­haite la pos­si­bi­li­té de lais­ser être et de prendre soin de vous, et à cha­cun de vous, amis lec­teurs, une belle en­trée dans le prin­temps.

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