Art, place de jeu et na­ture sur or­don­nance

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - SAS­KIA GALITCH

Vi­sites au mu­sée, cours de danse, mo­ments de jeu ou ba­lades sont dé­sor­mais pres­crits par les mé­de­cins de cer­tains pays en lieu et place de mé­di­ca­ments.

Vi­sites de mu­sées au Qué­bec

His­toire de ré­duire les dou­leurs chro­niques, de sta­bi­li­ser un dia­bète, de di­mi­nuer stress et an­xié­té ou en­core d’amé­lio­rer un état dé­pres­sif, les mé­de­cins peuvent pres­crire des mé­di­ca­ments. Ou, comme au Qué­bec de­puis no­vembre 2018, si­gner des… pres­crip­tions mu­séales. En d’autres termes: en­voyer leurs pa­tients jus­qu’à 50 fois par an au Mu­sée des beaux-arts de Mon­tréal – qui a ac­cep­té de jouer le jeu de la gra­tui­té pour les ma­lades mu­nis d’une telle or­don­nance. Éton­nant? Pas pour le Dr Hé­lène Boyer. Vice-pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Mé­de­cins fran­co­phones du Ca­na­da et ini­tia­trice de cette nou­velle offre thé­ra­peu­tique, elle ex­plique qu’une sor­tie cultu­relle in­flue, entre autres, sur les taux de cor­ti­sol et de sé­ro­to­nine, deux hor­mones im­pli­quées dans le bien-être et le res­sen­ti de la dou­leur: «Il y a des preuves cli­niques qui dé­montrent les bien­faits de l’art, et pas uni­que­ment pour les pro­blèmes de san­té men­tale. (…) Car c’est aus­si ef­fi­cace pour les dia­bé­tiques et pour les per­sonnes at­teintes de ma­la­dies chro­niques!»

Ja­pon et Écosse au grand air

Pres­crit de­puis les an­nées 80 au Ja­pon, dans une op­tique de «mé­de­cine com­plé­men­taire et pré­ven­tive», le «shin­rin-yo­ku», ou bain de fo­rêt, est dé­sor­mais une mé­thode re­con­nue ailleurs dans le monde. No­tam­ment en Suisse, où de nom­breux mé­de­cins le conseillent vi­ve­ment. Sans tou­te­fois ré­di­ger d’or­don­nance mé­di­cale, pré­cise le Dr Sé­ve­rine Op­pli­ger, de la So­cié­té vau­doise de mé­de­cine. Contrai­re­ment aux gé­né­ra­listes ou aux psys écos­sais qui, de­puis oc­tobre 2018, en­voient… ba­la­der leur pa­tien­tèle via une «pres­crip­tion na­ture». Dans les faits, sou­te­nus par le Na­tio­nal Health Ser­vice Scot­land (sys­tème de san­té pu­blique), les pra­ti­ciens com­plètent, voire rem­placent, les trai­te­ments mé­di­ca­men­teux par «90 mi­nutes par jour au grand air» – mo­ment du­rant le­quel il s’agit de mar­cher, d’ob­ser­ver les oi­seaux, de se rou­ler dans l’herbe, de se mettre au land art… Bref, de s’adon­ner à toutes sortes d’ac­ti­vi­tés simples (et gratuites!) dont l’im­pact est scien­ti­fi­que­ment prou­vé sur la ré­duc­tion du stress, de la pres­sion ar­té­rielle, des symp­tômes du TDAH (trouble dé­fi­ci­taire de l’at­ten­tion avec hy­per­ac­ti­vi­té) ou de la sen­sa­tion de dou­leur ain­si que sur le ren­for­ce­ment du sys­tème im­mu­ni­taire, comme le dit, par exemple, le Dr Ch­loe Evans, qui a pi­lo­té ce pro­jet sur les îles Shet­land.

États-unis: «Jouez, les pe­tits!»

L’idée qu’un pé­diatre pres­crive à un en­fant «des mo­ments quo­ti­diens pour s’amu­ser, seul ou avec ses co­pains, et si pos­sible à l’ex­té­rieur» pa­raît étrange. C’est pour­tant ce que font des pra­ti­ciens éta­su­niens, qui suivent ain­si les re­com­man­da­tions émises en août 2018 par l’aca­dé­mie amé­ri­caine de pé­dia­trie (AAP). Une consigne qui s’ex­plique par un bi­lan «in­quié­tant»: un vaste son­dage a mon­tré que 49% des bam­bins n’avaient pas «au moins une fois par jour» le loi­sir d’al­ler faire les fous de­hors ni de jouer avec l’un de leurs pa­rents – et ce, no­tam­ment en rai­son des oc­cu­pa­tions pa­ra et pé­ri­sco­laires (ac­ti­vi­tés ar­tis­tiques, spor­tives, etc.) or­ga­ni­sées pour eux par pa­pa­ma­man. Pire en­core: sou­mis à une pres­sion sco­laire crois­sante et à des in­jonc­tions pa­ren­tales de «réus­site», 30% ne sortent pas se dé­fou­ler à la ré­cré, trop oc­cu­pés à ré­vi­ser ou à rat­tra­per des de­voirs. Or, on le sait de­puis long­temps, le jeu (en so­lo ou en so­cié­té) est in­dis­pen­sable à leur bon dé­ve­lop­pe­ment psy­cho­so­cial, note L’AAP. Et «man­quer de ces es­paces pu­re­ment lu­diques gé­nère du stress et, à terme, peut conduire à des troubles du com­por­te­ment po­ten­tiel­le­ment graves».

Danse à l’an­glaise

Le ta­bac tue. Mais la so­li­tude aus­si. Par­tant de ce triste constat, des mé­de­cins bri­tan­niques ont com­men­cé à si­gner des «pres­crip­tions so­ciales». Con­crè­te­ment, avec l’aval Na­tio­nal Health Ser­vice (le sys­tème de san­té pu­blique), ils «or­donnent» à leurs pa­tients de suivre des cours de danse de sa­lon, de mu­sique, de jar­di­nage, de pâ­tis­se­rie ou de pein­ture, entre autres, à des ta­rifs pré­fé­ren­tiels et par­tiel­le­ment sub­ven­tion­nés. L’idée-force de ces pra­ti­ciens re­grou­pés au sein de l’as­so­cia­tion So­cial Pres­cri­bing Net­work: sor­tir les gens de leur iso­le­ment en les pous­sant à pra­ti­quer des ac­ti­vi­tés de groupe est un sti­mu­lant phy­sique au­tant que psy­chique. Grâce à quoi il de­vient pos­sible de di­mi­nuer de ma­nière par­fois dras­tique leurs mé­di­ca­tions (an­ti­dé­pres­seurs, anal­gé­siques…). Un voeu pieux? Pas pour le Dr Op­pli­ger. Qui constate les ef­fets bé­né­fiques de ce type de trai­te­ments «pa­ral­lèles» et les «pres­crit» éga­le­ment. «Beau­coup de dé­pres­sifs chro­niques, par exemple, ne veulent pas de mé­di­ca­ments, note-t-elle. Du coup, on pousse ces gens-là à avoir des oc­cu­pa­tions qui leur per­mettent d’être en so­cié­té – et il existe de nom­breuses struc­tures adap­tées en Suisse ro­mande. Quand on ar­rive à leur «vendre» la chose, quitte à les y obli­ger un peu, et qu’ils s’y mettent… ce­la fonc­tionne su­per­bien et on voit clai­re­ment des ré­sul­tats po­si­tifs!»

Pé­da­ler en France

«Faire du vé­lo, na­ger, dan­ser, faire de la gym, bref, bou­ger et voir du monde, c’est évi­dem­ment ex­cellent pour la san­té!» s’ex­clame le psy­chiatre Pierre Val­lon, pré­sident de la So­cié­té suisse de psy­chia­trie et psy­cho­thé­ra­pie. Forts de cette cer­ti­tude, et puis­qu’ils en ont la pos­si­bi­li­té de­puis l’en­trée en vi­gueur du dé­cret «sport sur or­don­nance», en mars 2017, les gé­né­ra­listes fran­çais ne se privent pas de pres­crire une ac­ti­vi­té phy­sique adap­tée (APA) aux per­sonnes souf­frant d’une af­fec­tion de longue du­rée (ALD) – c’est-à-dire des gens at­teints de dia­bète, d’une in­suf­fi­sance car­diaque grave, d’un par­kin­son ou d’un alz­hei­mer,

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