«Pour se lan­cer dans un truc pa­reil, il faut être d’un op­ti­misme fé­roce»

Jean-luc Van Den Heede a rem­por­té une course un peu folle: un tour du monde à l’an­cienne, sans GPS.

Le Matin Dimanche - - VOILE - FLO­RIAN MÜL­LER flo­rian.mul­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

En ce prin­temps 1968, le «Sun­day Times» lance un dé­fi in­édit. Cinq mille livres ster­ling au pre­mier ma­rin qui ar­ri­ve­ra à bou­cler un tour du monde à la voile, sans es­cale ni as­sis­tance. Des neuf concur­rents qui se pré­sentent au dé­part, seul le Bri­tan­nique Ro­bin Knox-johns­ton ar­ri­ve­ra à joindre les deux bouts, après 313 jours de na­vi­ga­tion en conti­nu. Cin­quante ans plus tard, le mythe est res­sus­ci­té: un tour du monde avec les moyens de l’époque, à l’an­cienne. Exit le GPS, re­voi­là le sex­tant. Jean-luc Van Den Heede, 73 ans, vieux loup de mer as­cen­dant pro­fes­seur Tour­ne­sol, en est res­sor­ti vain­queur, après 212 jours de mer.

Vous avez mis cent jours de moins que Ro­bin Knox Johns­ton en 1968, avec pour­tant des moyens si­mi­laires.

C’est parce que vous êtes un bien meilleur ma­rin que Sir Ro­bin ne l’était?

Ah non, pas du tout! D’abord mon ba­teau était plus ra­pide, lui, il na­vi­guait vrai­ment sur un vieux ra­fiot. D’autre part, moi, je sa­vais que c’était tout à fait pos­sible de réa­li­ser un tour du monde, alors qu’avant Ro­bin, ça n’avait ja­mais été fait. Donc il a sû­re­ment beau­coup moins pous­sé le ba­teau que moi. Son pre­mier sou­ci était cer­tai­ne­ment d’ar­ri­ver à bon port.

Alors que vous, vous sa­viez où vous al­liez. Ab­so­lu­ment, j’avais l’ex­pé­rience de cinq tours du monde en so­li­taire. À l’époque de Ro­bin, c’étaient vrai­ment des pion­niers de la course au large. Il res­te­ra à ja­mais le pre­mier.

Vous avez na­vi­gué à l’an­cienne, au sex­tant. Jus­qu’où les or­ga­ni­sa­teurs ont-ils pous­sé le se­vrage tech­no­lo­gique à bord?

Ils sont al­lés au bout du truc. Outre la na­vi­ga­tion sans po­si­tion claire et sans fi­chier mé­téo, on n’y avait par exemple pas le droit d’avoir de la mu­sique en CD ou en MP3. Seules les cas­settes à bande ma­gné­tiques étaient to­lé­rées.

Vous êtes par­ti sans avoir la moindre idée de quand ni comment vous al­liez re­ve­nir. Pour se lan­cer dans ce genre de dé­fi, il faut être ré­so­lu­ment op­ti­miste?

Alors ça, c’est sûr, il faut être d’un op­ti­misme fé­roce. Si on est du genre à se lais­ser abattre au pre­mier pé­pin, il ne faut pas se lan­cer dans une aven­ture pa­reille.

Au­cun coup de blues au cours du pé­riple? Ce n’est pas parce qu’on est de na­ture op­ti­miste que le mo­ral est tou­jours au beau fixe. Il y a des hauts et des bas, comme dans la vie. Ce n’est pas pos­sible de faire un tour du monde sans coups de blues. Par exemple à Noël ou le jour de l’an, ou lors des an­ni­ver­saires de mes proches, ce sont des mo­ments où l’on pense aux autres et où c’est un peu triste d’être tout seul.

À votre âge ho­no­rable, on ima­gine que le dé­fi phy­sique était de taille?

Dans les mers du Sud, ça se­coue beau­coup. Je suis tom­bé quelques fois, avec une ci­ca­trice sur le front à la clé. Mais j’en ai vu d’autres. Le plus usant, c’est l’hu­mi­di­té, sur­tout quand elle se conjugue avec le froid. Ima­gi­nez que toutes vos af­faires, de la couette à l’oreiller en pas­sant par vos chaus­settes, sont constam­ment mouillées et qu’il est im­pos­sible de faire sé­cher quoique ce soit. Ce sont des condi­tions qu’il faut sa­voir sup­por­ter.

Com­bien de ki­los avez-vous per­dus du­rant votre pé­riple?

J’ai per­du une di­zaine de ki­los. Ce n’était pas pré­vu, d’ha­bi­tude, je n’en per­dais pas au­tant. Mais c’est vrai que là, je suis par­ti par­ti­cu­liè­re­ment long­temps. Et à bord, on a les muscles des jambes qui s’atro­phient un peu car on ne marche pour ain­si dire pas et qu’on est beau­coup as­sis. Et puis, j’ai per­du quelques ki­los su­per­flus, c’est pas plus mal.

Le troi­sième de la course (ndlr: Uku Rand­maa) a bien failli mou­rir de faim…

(Il coupe) Je ne sais pas comment il a pré­pa­ré sa course. Ce n’est pas com­pli­qué pour­tant: moi, j’avais pré­vu 240 jours de course, alors j’ai pris 480 re­pas. Mais c’est vrai que je me suis bien pré­pa­ré. J’ai pour ain­si dire ga­gné à l’ex­pé­rience.

Vous avez pas­sé la plu­part de votre temps seul face à vous-même.

Vous êtes un so­li­taire dans l’âme?

Non, pas du tout. Je joue dans un groupe de mu­sique et quand on fait des con­certs, j’adore la foule, faire bou­ger les gens. Main­te­nant, le jeu, c’est de faire ces courses-là en so­li­taire, donc je m’y plie, di­sons que ça ne me dé­range pas d’être tout seul.

Avez-vous pu par­ler à quel­qu’un pen­dant ces sept mois?

J’avais quelques contacts avec des ra­dios ama­teurs, parce que les autres concur­rents étaient trop loin pour que je puisse les joindre. Donc j’ai cau­sé avec des in­con­nus, des Sud-afri­cains, des Aus­tra­liens, des Néo­zé­lan­dais. C’était très sym­pa, j’en pro­fi­tais pour leur de­man­der une mé­téo suc­cincte.

Vous avez quand même eu quelques nou­velles du monde?

Oui, mais pas grand-chose. J’ai par exemple sui­vi la Coupe du monde de foot, je de­man­dais les ré­sul­tats aux gars que j’ac­cro­chais à la ra­dio, et puis la Route du Rhum. Mais c’est tout, j’étais dans mon truc, à sa­voir ter­mi­ner la course, et je ne m’in­té­res­sais pas au reste. Je sa­vais qu’au re­tour, je se­rai bom­bar­dé d’in­for­ma­tions à ne plus sa­voir qu’en faire. Je ne sa­vais pas que les gi­lets jaunes exis­taient, par exemple, et je ne m’en por­tais que mieux.

À quoi a res­sem­blé votre vie du­rant ces neuf mois?

Chaque jour est évi­dem­ment dif­fé­rent mais c’est très ré­pé­ti­tif, li­mite mo­no­tone. C’est ryth­mé par les re­pas, dé­jà, par le cal­cul de la mé­ri­dienne au sex­tant à mi­di, qui prend un peu de temps, et par les condi­tions, se­lon que l’on doive bar­rer beau­coup ou pas. Et fi­na­le­ment ça passe as­sez vite: sou­vent je ne voyais pas fi­ler les jour­nées.

Vous dites ça avec le re­cul, mais sur le mo­ment le temps a quand même dû vous sem­bler long, non?

Eh bien fi­gu­rez-vous que non. Dès que j’avais du temps libre, je m’éva­dais dans un bou­quin. J’en ai lu que la moi­tié de ce que j’avais em­me­né. J’ai ra­me­né plein de livres que je n’ai pas eu le temps de lire. Si j’avais su ça m’au­rait dé­les­té quelque peu.

Vous étiez prof de maths, ça aide pour les cal­culs as­tro­no­miques en mer?

J’ai en­sei­gné pen­dant une ving­taine d’an­nées, oui. C’est sûr que ça aide, je ne me suis pas em­mê­lé les pin­ceaux avec les cal­culs de po­si­tion en mer. Il faut être ri­gou­reux, si­non on se re­trouve as­sez vite là où on n’au­rait pas en­vie d’être. Reste que quand il y a des nuages et qu’on ne voit pas le ciel, par­fois pen­dant plu­sieurs jours, on a beau être bon en maths, ça ne sert à rien. Il faut se faire une rai­son et ac­cep­ter l’aléa­toire.

Il pa­raît que vous avez don­né un pe­tit sur­nom à votre sex­tant? Oui, je l’ai ap­pe­lé «du». Vous l’avez?

Je cherche…

Mais si, sexe ten­du! On se marre comme on peut quand on passe sept mois tout seul…

«On n’avait même pas le droit d’avoir de la mu­sique en CD ou en MP3. Seules les cas­settes étaient to­lé­rées» Jean-luc Van Den Heede, ma­rin

Ber­nard Le Bars/presse Sports

Jean-luc Van Den Heede, 73 ans, vieux loup de mer as­cen­dant pro­fes­seur Tour­ne­sol, a pas­sé 212 jours en mer, seul avec des livres et des feuilles de cal­cul.

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