Fé­mi­niste au coeur du Va­ti­can, Lu­cet­ta Sca­raf­fia claque la porte

Le Matin Dimanche - - MONDE - DO­MI­NIQUE DUNGLAS, ROME

L’his­to­rienne di­ri­geait le sup­plé­ment fé­mi­nin du jour­nal du Saint-siège, «L’os­ser­va­tore Ro­ma­no». Pour avoir dé­non­cé les abus de prêtres sur des soeurs, elle a dû quit­ter son poste.

Che­veux blancs coif­fés en pé­tard, lu­nettes rondes d’in­tel­lec­tuelle, un sou­rire mé­lan­co­lique sur les lèvres: dans son ap­par­te­ment ro­main en­so­leillé et rem­pli de livres du sol au pla­fond où elle avait re­çu au prin­temps der­nier «Le Ma­tin Di­manche», Lu­cet­ta Sca­raf­fia avait l’air d’un oi­sillon tom­bé de son nid. Mais ne vous fiez aux ap­pa­rences. Cette his­to­rienne de 70 ans, fer­vente ca­tho­lique, a cla­qué mardi der­nier la porte du Va­ti­can. Elle a dé­mis­sion­né de la di­rec­tion de «Femme, Église, Monde», le sup­plé­ment fé­mi­nin de «L’os­ser­va­tore Ro­ma­no» qu’elle di­ri­geait de­puis 2012. Et les dix autres femmes qui col­la­bo­raient au men­suel l’ont sui­vie. Une fronde fé­mi­niste au coeur de la plus phal­lo­crates des ins­ti­tu­tions: l’église ca­tho­lique.

Vexa­tions, articles contraires à la ligne de la rédaction mais im­po­sés par la di­rec­tion, rumeurs sur d’in­exis­tantes prises de po­si­tion en fa­veur de l’avor­te­ment: l’air était de­ve­nu ir­res­pi­rable pour Lu­cet­ta et sa bande. «Nous avons je­té l’éponge parce que nous nous sen­tions en­tou­rées par un cli­mat de mé­fiance et de dé­lé­gi­ti­ma­tion», ex­plique-t-elle.

Dans les cou­loirs du Va­ti­can, nul n’ignore que les scoops de «Femme, Église, Monde» ont don­né de l’ur­ti­caire à nombre de princes de l’église. Le pre­mier re­gar­dait la si­tua­tion des re­li­gieuses ex­ploi­tées comme ser­vantes non ré­mu­né­rées et mé­pri­sées par la ma­jo­ri­té des pré­lats. Et le men­suel avait je­té un se­cond pavé dans la mare en dé­non­çant ré­cem­ment les abus sexuels com­mis par des prêtres contre des soeurs. «Ça ar­rive sur tous les conti­nents. Et c’est en­core plus dra­ma­tique pour l’église que la pé­do­phi­lie parce que de nom­breux prêtres ou évêques ont fait avor­ter des femmes pour ca­cher leur faute.»

Mar­xiste et fé­mi­niste

Le destin, spi­ri­tuel et tem­po­rel, qui a conduit cette femme dans les hautes sphères du Va­ti­can tient du ro­man. Ca­tho­lique fer­vente, la mère de Lu­cet­ta Sca­raf­fia ne vou­lait pas que sa fille fasse des études ni fré­quente les salles de cinéma qu’elle consi­dé­rait comme des lieux de per­di­tion. Son père franc-ma­çon et sa tante com­mu­niste lui ont per­mis d’étu­dier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lu­cet­ta Sca­raf­fia de­vient mar­xiste et fé­mi­niste. Ce sont ses études d’his­to­rienne sur les saintes et les grandes mys­tiques qui lui font re­nouer avec la foi.

Cô­té vie pri­vée, son pre­mier ma­riage est an­nu­lé par le Tri­bu­nal de la Rota pour cou­ron­ner à l’église sa se­conde union. Mais entre-temps, elle a eu un en­fant d’une autre re­la­tion. Pas exac­te­ment ce que pré­voit le ca­non de la doc­trine ca­tho­lique.

C’est Be­noit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-siège. Une ren­contre entre l’his­to­rienne fé­mi­niste et le ri­gou­reux théo­lo­gien al­le­mand qu’on ima­gine dif­fi­cile. «Pas du tout. Be­noît XVI a été pro­fes­seur, il a l’ha­bi­tude de se confron­ter avec des étu­diants des deux sexes. Il est cu­rieux et n’uti­lise ja­mais l’in­sup­por­table ton pa­ter­na­liste de la ma­jo­ri­té des prêtres.»

Pour Lu­cet­ta Sca­raf­fia, dès qu’ils entrent aux sé­mi­naires, les fu­turs prêtres s’ha­bi­tuent à voir les femmes dans des rôles su­bal­ternes. Puis ils choi­sissent des fi­gures mas­cu­lines comme ré­fé­rents uni­ver­si­taires car elles leur per­met­tront de faire car­rière. «Une fois or­don­nés, ils ne com­prennent rien de l’uni­vers fé­mi­nin. Ils exercent tout leur pou­voir sur les femmes. Cette au­to­ré­fé­rence nour­rit le clé­ri­ca­lisme contre le­quel le pape François se bat.»

Des gou­jats à la ma­chine à ca­fé

Elle a en­core vé­cu la mi­so­gy­nie des hommes d’église au cours du sy­node de la fa­mille où elle était une des rares femmes in­vi­tées. À la ma­chine à ca­fé, les pères sy­no­daux se com­por­taient sou­vent comme des gou­jats et, du­rant les réunions, les femmes n’étaient ci­tées que comme épouses et mères de la fa­mille «na­tu­relle» mais n’étaient pas au­to­ri­sées à prendre la pa­role.

Le pape François a sou­vent fait l’éloge des femmes et dé­cla­ré que «l’église est femme». «C’est très beau mais nous vou­lons être écou­tées, re­con­nues dans notre di­ver­si­té, s’il le faut contre­dites… mais pas de­ve­nir des mé­ta­phores.»

F. Ale­si/pa­ral­le­lo­ze­ro/rea

Pour avoir ré­vé­lé les abus de prêtres contre des re­li­gieuses, l’his­to­rienne Lu­cet­ta Sca­raf­fia et son équipe ont payé le prix fort.

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