At­ta­quer la presse

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Christophe Pas­ser

Je me sou­viens d’une col­lègue, ja­dis, qui por­tait ses pro­cès en sau­toir, à la fa­çon de mé­dailles pieuses. Elle en avait sou­vent plu­sieurs en même temps, en ti­rait sans doute exa­gé­ré­ment de la fier­té, l’édi­teur la sou­te­nait sans bar­gui­gner. Elle sem­blait pen­ser que si elle ne se ra­mas­sait pas une plainte pour son ar­ticle, c’est qu’elle n’était pas al­lée assez loin. Je me sou­viens d’un autre confrère, qui dé­tes­tait qu’on le fé­li­cite: il avait alors l’im­pres­sion d’avoir lou­pé quelque chose. Je me sou­viens enfin de ré­flexions que nous fai­sions sur les «bons pro­cès», po­sant sou­vent des ques­tions de li­ber­té et de so­cié­té, et les «mau­vais», qui ne servent qu’à in­ti­mi­der ou à se ven­ger des jour­na­listes.

Au fil des ans, le droit de la presse est de­ve­nu de plus en plus com­pli­qué et coer­ci­tif. Vous n’ima­gi­nez pas l’ar­se­nal juridique, pé­nal et ci­vil, dé­sor­mais à dis­po­si­tion pour em­bê­ter les écho­tiers. Le pré­cis de droit sur la presse, sous l’aus­tère cou­ver­ture bleue de chez Stämp­fli, écrit par De­nis Bar­re­let, jour­na­liste et ju­riste fa­meux, qui s’en est al­lé il y a une dou­zaine d’an­nées, fai­sait 240 pages dans sa pre­mière édi­tion, en 1980. Vingt ans plus tard, au temps ou le mot «presse» ten­dait à être rem­pla­cé par l’af­freux vo­cable de «com­mu­ni­ca­tion», on était pas­sé à près de 600 pages. C’est pour­tant un droit de niche. Il est par­fois mal connu des avo­cats, qui sup­plient dès lors les jour­na­listes d’être pru­dents, de sup­pri­mer tous les pas­sages qui pour­raient «po­ser pro­blème», poussent à l’au­to­cen­sure. Il est très mal connu de la plu­part des juges: peu d’af­faires, une ju­ris­pru­dence où se mêlent éthique, li­ber­té d’ex­pres­sion, vie pu­blique et pri­vée. Rien de simple.

Vous connais­sez les nom­breux cas par­ti­cu­liers, ces der­nières se­maines, dans les­quels des col­lègues se font traî­ner au tri­bu­nal par des gens de pou­voir. Je ne vais pas les dé­tailler, je me pren­drais une autre plainte. Mais je sou­haite à mes confrères de ga­gner ces ba­tailles où ceux qui vous parlent de li­ber­té d’ex­pres­sion dans leurs dis­cours ont un bâillon dans l’autre main. Mark Twain, qui fut au XIXE siècle écri­vain et jour­na­liste, écri­vit dans un quo­ti­dien californien: «La moi­tié du Conseil mu­ni­ci­pal est cor­rom­pue». Scan­dale évi­dem­ment, et de­mande de rec­ti­fi­ca­tion im­mé­diate, qu’il ac­cep­ta. Le len­de­main, il écri­vit: «La moi­tié du Conseil mu­ni­ci­pal n’est pas cor­rom­pue». J’ai tou­jours pen­sé cette insolence gé­niale.

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