«Avec ce gang en li­ber­té, Mon­they, c’est fi­ni pour moi»

Le Matin Dimanche - - SUISSE - BEN­JA­MIN PILLARD

«Je suis fran­che­ment cho­qué par ce ju­ge­ment, c’est vrai­ment dé­gueu­lasse… je ne m’at­ten­dais pas à une in­jus­tice pa­reille!» Pierre-yves*, so­lide ar­moire à glace de 28 ans, est la vic­time des six coups de cou­teau in­fli­gés par une bande de pe­tites frappes de Mon­they (VS). Les agres­seurs, au nombre de neuf, avaient ta­bas­sé ce pay­sa­giste in­dé­pen­dant de­vant un bar de l’ave­nue des Alpes, une nuit d’avril 2017, alors qu’il se trou­vait au sol. Cet ex-boxeur de 115 kg avait éga­le­ment été bles­sé par des tes­sons de bou­teille (lire «Le Ma­tin Di­manche» du 31 mars).

La pro­cu­reure Em­ma­nuelle Ra­boud avait ren­voyé dix membres du gang pour ten­ta­tive de meurtre, compte te­nu de la gra­vi­té ob­jec­tive des lé­sions, longues d’une ving­taine de cm pour 3 à 4 cm de pro­fon­deur. Le rap­port d’ex­per­tise mé­di­co-lé­gale avait éta­bli qu’un seul mou­ve­ment «même re­la­ti­ve­ment mi­nime» de Pier­reyves au­rait suf­fi à ce que l’un des coups de lame at­teigne sa cage tho­ra­cique. «Un jet de sang sor­tait de mon bras gauche à chaque bat­te­ment de mon coeur, se sou­vient le Cha­blai­sien. Une agente de la po­lice mu­ni­ci­pale m’a, de son cô­té, sau­vé la vie en met­tant sa main dans l’une des plaies pour me com­pri­mer l’ar­tère cer­vi­cale jus­qu’à l’ar­ri­vée des se­cours.» L’opé­ra­tion aux ur­gences au­ra du­ré six heures. Une in­ter­ven­tion lourde, qui a né­ces­si­té que l’in­té­rieur d’un muscle soit cou­su, et la peau du bras refermée avec de grosses agrafes. «Les mé­de­cins étaient for­mels: si j’avais fait 10 kg de moins ou per­du da­van­tage de sang en n’étant pas hos­pi­ta­li­sé aus­si ra­pi­de­ment, j’étais un homme mort!»

L’un des ré­ci­di­vistes re­ce­vra 19 200 fr.

Et pour­tant: ce jeu­di, après trois jours de pro­cès, les juges du Tri­bu­nal de dis­trict n’ont re­te­nu que la qua­li­fi­ca­tion pé­nale de rixe. À l’en­contre des neuf co­gneurs (au­jourd’hui âgés de 21 à 26 ans), mais aus­si du boxeur, pour avoir don­né un coup de poing à l’ins­ti­ga­teur de l’at­taque, Ble­rim*. Mo­tifs: le dan­ger de mort du pay­sa­giste n’au­rait été «que théo­rique», et l’en­quête pé­nale n’a pas per­mis de dé­mon­trer avec cer­ti­tude que l’in­té­res­sé au­rait été pris dans un guet-apens pré­mé­di­té.

Le dixième ac­cu­sé – l’aî­né de la bande, qui au­rait em­pê­ché des tiers d’in­ter­ve­nir en les me­na­çant à la sor­tie du bar – a été pu­re­ment et sim­ple­ment ac­quit­té. Si bien que ce plâ­trier ko­so­var, un père de fa­mille de­ve­nu tren­te­naire et en­traî­neur de foot­ball, se ver­ra in­dem­ni­sé par l’état du Va­lais pour ses quatre mois pas­sés en dé­ten­tion pré­ven­tive, à hau­teur de 19 200 fr.

En consé­quence, les peines pro­non­cées sont sen­si­ble­ment in­fé­rieures aux 5 à 7 ans de pri­son re­quis lun­di par la pro­cu­reure Ra­boud, qui de­man­dait éga­le­ment l’ex­pul­sion vers leur pays d’ori­gine – le Ko­so­vo et le Por­tu­gal – de la moi­tié des membres du gang. Six des neuf agres­seurs ont éco­pé de 12 à 24 mois de ré­clu­sion avec sur­sis. Seuls Ble­rim et son jeune cou­sin ont été condam­nés à des peines fermes, res­pec­ti­ve­ment à 4 et 3 ans et de­mi. Le pre­mier fe­ra l’ob­jet d’un ren­voi dans les Bal­kans.

Au fi­nal, Pierre-yves, à qui la Cour ac­corde pour­tant 8000 fr. pour tort mo­ral, écope d’une sanc­tion proche de la ma­jo­ri­té de ses bour­reaux: 10 mois avec sur­sis, dès lors que les trois juges ont aus­si re­te­nu la qua­li­fi­ca­tion de rixe à son égard, et non les lé­sions cor­po­relles simples, comme le sou­te­nait la re­pré­sen­tante du Par­quet. Plus éton­nant: le fait que l’ex-boxeur n’ait pas bé­né­fi­cié d’une at­té­nua­tion de peine, alors que le Code pé­nal le pré­voit lorsque l’au­teur de vio­lences est di­rec­te­ment at­teint par les consé­quences de son acte.

«Mes an­té­cé­dents semblent avoir pe­sé très lourd, alors qu’ils sont sans com­mune me­sure avec ceux de mes agres­seurs!» peste le pay­sa­giste. «Je n’ai rien fait de bien mé­chant, un vol quand j’étais tout juste ma­jeur, des ba­garres de bis­trot à un contre un – une claque et un coup de poing –, et le fait que j’aie dé­te­nu une arme à mon do­mi­cile sans la dé­cla­rer.» Du cô­té des neuf co­gneurs en re­vanche, presque tous sont des mul­ti­ré­ci­di­vistes d’in­frac­tions graves, la plu­part dé­jà lors­qu’ils étaient mi­neurs: émeutes, bra­quage, vio­lences à l’en­contre des au­to­ri­tés, par­fois dé­jà des coups don­nés au moyen d’une arme…

Le noc­tam­bule qui avait été poi­gnar­dé à six re­prises en avril 2017, de­vant un bar de sa ville, est écoeu­ré par le ver­dict ren­du jeu­di. Il s’ap­prête à quit­ter le Cha­blais.

4 coups de lame cau­sés par «per­sonne»

La prin­ci­pale ex­pli­ca­tion à la re­la­tive clé­mence des peines in­fli­gées à six des neuf agres­seurs ré­side dans le fait que le tri­bu­nal n’a pu éta­blir quels membres de la bande autres que le cou­sin de Ble­rim ont poi­gnar­dé Pierre-yves. La pro­cu­reure Ra­boud avait es­ti­mé qu’il n’est pas né­ces­saire de le dé­ter­mi­ner avec cer­ti­tude, dès lors que cha­cun sa­vait qu’au moins trois d’entre eux étaient en pos­ses­sion d’un cou­teau ce soir-là. Et donc que le gang dans son en­semble avait ac­cep­té l’idée que cer­tains puissent en faire usage lors de la rixe.

«Les quatre autres coups de lame, c’est per­sonne! Comme si je n’avais pas ces plaies, ou que je me les étais in­fli­gées moi­même en tom­bant!» ful­mine l’an­cien boxeur. Près de deux ans après l’at­taque, le Va­lai­san est tou­jours par­tiel­le­ment han­di­ca­pé du bras gauche. En in­ca­pa­ci­té de tra­vail du­rant une an­née, Pierre-yves a per­du l’es­sen­tiel de sa clien­tèle d’in­dé­pen­dant et cu­mu­lé les dettes, com­pro­met­tant sé­rieu­se­ment les ac­ti­vi­tés de son en­tre­prise. Quit­té par son amie peu après les faits, l’homme est ac­tuel­le­ment lo­gé dans un hé­ber­ge­ment de se­cours, payé par l’aide so­ciale. «La re­la­tion avec ma co­pine du­rait de­puis neuf ans, mais elle a eu peur d’être elle aus­si la cible de re­pré­sailles en res­tant avec moi: on ne pou­vait plus sor­tir, ça n’al­lait plus du tout, confiet-il. Pour moi, Mon­they, c’est fi­ni: je vais quit­ter dé­fi­ni­ti­ve­ment le Cha­blais.»

L’af­faire se­ra vrai­sem­bla­ble­ment re­ju­gée en ap­pel. Lorsque les condam­na­tions se­ront dé­fi­ni­tives et exé­cu­toires, le Ser­vice va­lai­san de la po­pu­la­tion et des mi­gra­tions pour­rait dé­ci­der de pro­non­cer des ren­vois ad­mi­nis­tra­tifs – dis­tincts des expulsions ju­di­ciaires. La ju­ris­pru­dence fé­dé­rale sti­pule en ef­fet qu’un res­sor­tis­sant étran­ger peut voir son per­mis de sé­jour ré­vo­qué en cas de condam­na­tions à un mi­ni­mum de 12 mois de pri­son. Avec ou sans sur­sis.

«Les mé­de­cins étaient for­mels: si j’avais fait 10 kg de moins ou per­du da­van­tage de sang en n’étant pas hos­pi­ta­li­sé aus­si ra­pi­de­ment, j’étais un homme mort»

* Pré­noms d’em­prunt

Louis Das­sel­borne

Cet ex-boxeur a été condam­né pour rixe, comme ses neuf agres­seurs. Le fait que son sang à lui seul ait re­cou­vert l’ave­nue des Alpes n’y a rien chan­gé.

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