«Je suis la femme qu’on n’at­tend pas»

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - CH­RIS­TOPHE PAS­SER

Avec son col­lègue conseiller na­tio­nal Ro­ger Nord­mann, Ada Mar­ra est can­di­date à la can­di­da­ture au Con­seil des États. La vice-pré­si­dente des so­cia­listes suisses a sans cesse dé­men­ti les pro­nos­tics du­rant sa car­rière. Tour de quelques ad­jec­tifs qui re­viennent quand on parle d’elle.

Dans le ca­fé de l’évê­ché de Lau­sanne, on se de­mande si on ne va pas la pho­to­gra­phier de­hors, alors qu’il neige de plus en plus fort. Car peut-être pour­rait-on sou­li­gner par là une mé­ta­phore d’ada Mar­ra, 46 ans, lut­tant avec le sou­rire contre les élé­ments contraires. Comme si sa car­rière et sa vie avaient été bâ­ties sur cette sur­prise: sou­vent, elle fut «celle qu’on n’at­ten­dait pas», réus­sis­sant des scores élec­to­raux qui sem­blaient in­at­tei­gnables. De­puis quelques jours, la so­cia­liste vau­doise est can­di­date à la can­di­da­ture au Con­seil des États, face à son col­lègue du Par­le­ment fé­dé­ral, Ro­ger Nord­mann. Une as­sem­blée du PS can­to­nal tran­che­ra le 27 avril pro­chain. Sans doute le par­ti se se­rait-il vo­lon­tiers pas­sé de cette ba­taille in­terne pour le siège que Gé­ral­dine Sa­va­ry lais­se­ra libre cet au­tomne. Mais, pour une fois, elle ne s’est pas conten­tée de se dire po­li­ment «in­té­res­sée»: la conseillère na­tio­nale (elle siège à Berne de­puis 2007) fut la pre­mière à se lan­cer. Ada Mar­ra sait aus­si que pour l’em­por­ter, elle de­vra se dé­battre avec les cli­chés et les a prio­ri qui collent à toutes celles et ceux qui font car­rière de­vant les élec­teurs. On s’est as­sis à une table en com­man­dant des ca­fés, et en lui ser­vant quelques-uns des ad­jec­tifs qui ré­sonnent au­tour de sa per­son­na­li­té.

Ita­lienne

Je suis de­ve­nue suis­sesse en 1996. C’est à l’époque que je me suis ins­crite au PS, après mes études en sciences po­li­tiques. Ce­la sem­blait al­ler dans la lo­gique de ma vo­lon­té d’en­ga­ge­ment. À l’uni­ver­si­té, j’avais ren­con­tré Gré­goire Ju­nod, Gé­ral­dine Sa­va­ry, Pierre-yves Maillard, etc. Mes pa­rents sont nés dans les Pouilles, à Bo­tru­gno, au sud de Lecce, au fond du ta­lon de la botte. Mon père est ve­nu ici en 1958. Il avait 18 ans. Ma mère l’a re­joint en 1967. Il a trans­por­té de la viande, puis fut chauf­feur poids lourds. Ma­man fai­sait des mé­nages et s’oc­cu­pait de nous. J’ai un aî­né et un frère ju­meau. Nous vi­vions à Pau­dex, où il y avait une mixi­té so­ciale im­por­tante. Nous ne par­lions pas de po­li­tique à la mai­son. Du­rant cette en­fance, j’ai pour­tant com­pris que la dif­fé­ren­cia­tion ne ve­nait pas de la na­tio­na­li­té, mais de la classe so­ciale. Je n’ai pas souf­fert de xé­no­pho­bie. Mais je voyais bien, quand j’étais in­vi­té chez des en­fants de bour­geois ou d’avo­cats – des gens par­fai­te­ment bien­veillants, je tiens à le dire – que ce n’était pas la même chose que chez moi. C’est comme ça que j’ai com­pris la lutte des classes. L’éven­tuelle hu­mi­lia­tion, elle ve­nait à d’autres mo­ments, par un re­gard, ou une ma­nière in­fan­ti­li­sante de consi­dé­rer mes pa­rents. Un gosse sent ces choses-là. Pa­pa et ma­man par­laient le dia­lecte des Pouilles, j’adore en­core ma­nier cette langue si belle avec eux. J’étais bonne à l’école, sage, le genre qui le­vait la main pour po­ser une ques­tion. Ado­les­cente, je ne sor­tais pas, je li­sais beau­coup, Bal­zac, la Com­tesse de Sé­gur, Zo­la ou même la col­lec­tion Har­le­quin. J’étais une grande rê­veuse. Croyante

Mes pa­rents nous en­voyaient à la messe le di­manche, sans y al­ler eux-mêmes, à part à Noël ou à Pâques. Mes frères, ça les a vite em­bê­tés; moi j’ado­rais ça. Je me sen­tais chez moi, j’ima­gine qu’il de­vait y avoir quelque chose de ras­su­rant. Je trouve que le mes­sage de l’évan­gile de­meure fou, fait d’at­ten­tion aux plus pauvres, ce­la parle de cou­rage, de jus­tice, d’amour. Oui, je suis croyante, oe­cu­mé­nique et très re­belle, je res­sens la Bible comme ça. Je ne me sens pas en­fer­mée, au contraire, ça m’a ren­du plus libre. Évi­dem­ment, c’est un peu aty­pique au Par­ti so­cia­liste vau­dois. Les ré­ac­tions que ce­la pro­voque par­fois, quand je m’ex­pri­mais sur Jean-paul II, dont je trou­vais le mes­sage très per­ti­nent pour la jeu­nesse, ou sur Fran­çois Ier, me pa­raissent sur­tout mar­quées par la fa­çon dont l’époque est de­ve­nue sans nuance au­cune. Je n’ai ja­mais re­mis une se­conde en cause l’in­ter­rup­tion vo­lon­taire de gros­sesse, par exemple. Mais des so­cia­listes me disent: «T’es ca­tho? Et l’avor­te­ment?» Puis des ca­tho­liques, avec la même agres­si­vi­té: «T’es so­cia­liste? Et l’avor­te­ment?» Il faut com­prendre la co­lonne ver­té­brale du mes­sage, sa com­pas­sion, l’idée so­ciale, et ne pas s’ar­rê­ter au reste.

Idéo­logue

Parce que je parle fran­che­ment, que j’ai un peu de ba­gout, que j’es­saie de de­meu­rer proche de mes convic­tions, alors je se­rai idéo­logue? Je n’ai pas le sen­ti­ment que les élec­teurs le voient ain­si. Je suis à gauche, je viens d’un mi­lieu po­pu­laire, je ne suis pas une bo­bo ty­pique non plus. Mais je crois avoir dé­mon­tré sou­vent que je pou­vais par­ler avec tout le monde. C’est un autre cli­ché: Ada Mar­ra, on dit qu’elle est «sym­pa». Ce n’est pas parce que j’ai des en­ga­ge­ments forts que je suis ri­gide. La po­li­tique, c’est aus­si ou d’abord une af­faire d’em­pa­thie avec les gens, d’où qu’ils soient.

Cli­vante

C’est presque la même chose. Je vais vous ré­pondre par un exemple. En 2017, après des an­nées de ba­taille et une vic­toire au Par­le­ment fé­dé­ral, j’ai dé­fen­du de­vant le peuple l’ini­tia­tive par­le­men­taire que j’avais dé­po­sée sur la na­tu­ra­li­sa­tion fa­ci­li­tée des étran­gers de la 3e gé­né­ra­tion: c’est pré­ci­sé­ment un su­jet très cli­vant. Or le texte est pas­sé avec la double ma­jo­ri­té: 19 can­tons et 60% des voix. C’est ra­ris­sime, un score pa­reil. Alors cli­vante? Non, plu­tôt ras­sem­bleuse, pour le coup. J’ai tou­jours fait de meilleurs scores que pré­vu aux élec­tions. En 2015, quand les ré­sul­tats tom­baient, il y avait à mes cô­tés un ca­dor du par­ti qui me ré­pé­tait: «Mais comment tu as fait? C’est in­croyable.» J’ai été la mieux élue de toute la liste so­cia­liste. Je suis sou­vent celle qu’on n’at­tend pas. Une pe­tite bombe qu’on ne voit pas ve­nir.

Émo­tive

Sans doute, je n’ai pas peur des larmes ou du rire, mais il ne faut pas croire une se­conde que l’émo­tion, ça veut dire être faible ou fra­gile. Ma vie, mes ori­gines, mes ba­tailles per­son­nelles et po­li­tiques, ma ma­la­die (ndlr: elle souffre d’une af­fec­tion au­to-im­mune), je vois ce­la comme des choses qui m’ont construite. La vie est tra­gi­co­mique sou­vent, sa­vou­reuse tou­jours. Et à tra­vers mes en­ga­ge­ments as­so­cia­tifs, Ca­ri­tas, ou la fon­da­tion Mère So­fia, je sais les dif­fi­cul­tés des gens, la pré­ca­ri­té; j’ai un ré­seau qui me per­met de ne pas me dé­con­nec­ter de la vraie vie. J’en parle, je les dé­fends, et ça m’a par­fois va­lu d’être peu­têtre la dé­pu­tée la plus in­sul­tée de Suisse ro­mande. Ça m’est égal. Je suis faite au feu.

Yvain Ge­ne­vay

La conseillère na­tio­nale so­cia­liste Ada Mar­ra, 46 ans, sai­sie au Ca­fé de l’évê­ché, à Lau­sanne, jeu­di der­nier.

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