En­jeux de dupes

Le Matin Dimanche - - MÉTÉO -

La ques­tion di­vise de­puis des siècles, car elle op­pose deux vi­sions du ter­rain: l’une fleur bleue, l’autre terre à terre. La pre­mière parle de jeu, l’autre d’en­jeu. La pre­mière consiste à pen­ser qu’il faut bien jouer, quand la deuxième rap­pelle qu’il faut bien ga­gner. À la confluence de ses idées bor­nées, ceux qui par­viennent à conci­lier une concep­tion psy­cho­ri­gide du foot­ball et une ob­ses­sion ma­niaque du ré­sul­tat sont rares, jeu de pos­ses­sion pour Guar­dio­la, jeu de tran­si­tion pour Klopp, es­thètes ga­gnants; et si­non?

Si­non, et avec toutes les nuances d’usage, ren­dons grâce au Ser­vette FC d’avoir conser­vé ce pe­tit cô­té fleur bleue (pe­tit, mais c’est l’in­ten­tion qui compte) par-de­là les pol­lu­tions so­nores d’un cer­tain réa­lisme pro­vin­cial où il était dit – et ré­pé­té – que la Chal­lenge league est uni­que­ment af­faire de tripes, de sueur et de tes­ti­cules, vingt-deux couillons sur un ter­rain de la­beur, où il n’y au­rait au­cune place pour la fi­nesse.

Dans les faits, Ser­vette a prou­vé l’in­verse.

Son jeu vers l’avant l’a ren­du confiant, do­mi­nant. Sa haute idée de l’élé­gance l’a mis à l’abri des vel­léi­tés bas­se­ment dé­fen­sives et des nuls ar­ra­chés dans la dou­leur, au contraire d’un ri­val vau­dois cal­feu­tré der­rière un foot­ball d’at­tente, ré­duit à en­cais­ser du­re­ment chaque aléa, chaque but ad­verse, quand il au­rait lar­ge­ment les moyens d’être au-des­sus.

Par l’at­ta­che­ment au conte­nu et l’es­prit de do­mi­na­tion, Ser­vette a ac­quis une maî­trise, une au­to­ri­té col­lec­tive qui, si elle est par na­ture fra­gile, a le pou­voir de s’im­po­ser à tout mo­ment – quand Lau­sanne semble au contraire ric-rac, voué à comp­ter sur le fac­teur chance qui ne sonne pas tou­jours deux fois.

Par la vo­lon­té d’alain Gei­ger, un mi­ni­ma­liste re­pen­ti dont per­sonne ici n’es­pé­rait la moindre har­diesse, pas même un bon ré­sul­tat, Ser­vette donne rai­son – en­core – à la caste des en­traî­neurs bor­nés qui consi­dèrent que bien jouer est non seule­ment un moyen, si­non le meilleur, mais une forme de fin en soi. Les équipes en­tre­pre­nantes peuvent tou­jours se prendre un râ­teau, voire un 3-0, mais à mul­ti­plier les ten­ta­tives et dé­ve­lop­per un cer­tain pou­voir de séduction, elles aug­mentent d’au­tant leurs chances de conqué­rir, d’in­ti­mi­der, de mar­quer.

Lau­sanne le sait qui, en 2016, avait re­trou­vé l’élite en sui­vant la voie ris­quée du jeu, celle de Fa­bio Ce­les­ti­ni, et peine à en re­prendre le che­min dans une dé­marche gui­dée par l’en­jeu, sous la di­rec­tion de Gior­gi Con­ti­ni. De là à pen­ser que LS fait fausse route, il n’y a plus que quelques pas.

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