Un club fan­tôme

Grasshopper, mo­nu­ment mi­né par la tem­pête per­ma­nente et l’aban­don de son his­toire. Per­sonne ou presque ne

Le Matin Dimanche - - FOOTBALL - SI­MON MEIER ZU­RICH si­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Jeu­di ma­tin, gare cen­trale de Zu­rich. L’heure d’été a ra­me­né l’hi­ver et le flot des pas­sa­gers se montre plus pré­oc­cu­pé par les per­tur­ba­tions dues à la neige que par l’inexo­rable ago­nie des Sau­te­relles. GC, l’un de ses plus pres­ti­gieux fleu­rons, est au bord du gouffre. Mais la plus grande ville de Suisse ne semble pas y prê­ter la moindre at­ten­tion. Les cor­res­pon­dances ra­tées pèsent plus lourd sur le quo­ti­dien que le clas­se­ment de Su­per League. Grasshopper, club le plus ti­tré de Suisse avec ses 27 cou­ronnes de cham­pion na­tio­nal, ne compte plus. Il rame, mau­vais der­nier, dans un ano­ny­mat tou­jours plus fu­neste. Bien­tôt quinze ans que ça dure, de ges­tions chan­ce­lantes en conflits lar­vés. Voi­là que le spectre d’une re­lé­ga­tion, qui se­rait la deuxième de l’his­toire après celle de 1949, toque à la porte. Et tout le monde ou presque s’en fiche.

Au buf­fet de la gare, dra­pé de noir pour ré­fec­tion, re­vue de presse du 0-0 de la veille à Saint-gall. Le titre du «Tages-an­zei­ger» («Les Gras­shop­pers, la peur et le bon Dieu») ra­conte une vé­ri­té en forme de déses­poir. De quoi dra­ma­ti­ser en­core le der­by de sa­me­di soir, qui s’an­non­çait sul­fu­reux à sou­hait (lire ci-des­sous).

In­ter­rom­pu dans sa lec­ture, Klaus, re­trai­té de 68 ans, lève les yeux au ciel. Sou­pire. «Je suis fan du FC Zu­rich, mais ça ne me fait pas ri­go­ler pour au­tant. C’est triste, ce qui ar­rive.» Très triste: «La confiance est bri­sée, juge un an­cien di­ri­geant du club, trop proche du dos­sier pour vou­loir être ci­té. GC ne joue plus qu’un rôle mi­nime au coeur de la ville. Avant, ce club re­pré­sen­tait la haute fi­nance et le pres­tige, il était ado­ré ou dé­tes­té. Au­jourd’hui, il ne sus­cite plus que pi­tié ou in­dif­fé­rence.» Il y a eu le dé­ra­ci­ne­ment, en 2007, avec le dé­part d’un Hard­turm dé­truit, où «GC a éga­ré une par­tie de son âme», dixit Sté­phane Cha­pui­sat, qui était sur le ter­rain lors du der­nier titre en 2003. «Tant d’er­reurs ont été com­mises que la marque, le pro­duit, a beau­coup per­du de sa force, l’iden­ti­fi­ca­tion fait dé­faut», est obli­gé de confir­mer Ri­co Kel­ler, pré­sident du Young Don­ners­tag-club, groupe de sou­tien réunis­sant trente jeunes en­tre­pre­neurs. Ste­phan Ram­ming, jour­na­liste à la «NZZ», nous lance car­ré­ment le dé­fi: «Au­jourd’hui, être fan de GC re­vient à être mar­gi­nal. Vous au­rez du mal à en trou­ver un dans la ville.»

Si­lences em­bar­ras­sés

Même au Grä­bli-bar, ins­ti­tu­tion où les so­li­tudes se confondent joyeu­se­ment en plein quar­tier de Nie­der­dorf, GC ne fait pas battre les coeurs. L’ou­vrier qui re­ta­pait ven­dre­di l’es­ca­lier du No 15 de la Sei­den­gasse a pa­ru au­tant sur­pris par la ques­tion sur le cours des Sau­te­relles que l’em­ployé de Cre­dit Suisse, Pa­ra­de­platz. Sur la ter­rasse de l’école po­ly­tech­nique, où Ein­stein a étu­dié dès 1896, soit dix ans après la créa­tion du club, on a d’autres sou­cis aus­si. Mi­chael Fich­ten­holz, di­rec­teur de l’opé­ra de Zu­rich, n’avait pas le temps de cau­ser foot cette se­maine. Le chauf­feur Uber? Il voit sur­tout les rues blo­quées les jours de match. Quant à Fi­lip­po Leu­te­neg­ger, pa­tron du dé­par­te­ment du Sport et des Écoles à la Ville, il a pré­fé­ré dé­lé­guer: «Le ser­vice ne sou­haite pas s’ex­pri­mer à ce su­jet, ou alors avec beau­coup de re­te­nue, nous dit Marc Ca­prez, res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion. Pour la Ville, c’est une bonne chose d’avoir une ri­va­li­té saine entre deux grands clubs. GC ap­par­tient à Zu­rich, comme la Lim­mat. Ce club est très im­por­tant pour nos jeunes, la for­ma­tion, j’es­père qu’ils vont s’en sor­tir.»

Un re­gard pa­ra­di­siaque sur les en­fers. L’es­poir fait vivre, mais la réa­li­té de­meure. Le mo­nu­ment se mor­fond. «GC a pen­dant long­temps consti­tué l’un des fon­de­ments de la bour­geoi­sie pro­tes­tante zu­ri­choise, qui bé­né­fi­ciait aus­si du sou­tien po­li­tique du Par­ti ra­di­cal-dé­mo­cra­tique, rap­pelle Ri­chard Reich, jour­na­liste et écri­vain, qui por­tait l’an pas­sé en­core le maillot de Grasshopper, avec l’équipe des plus de 50 ans. À l’échelle de la ville, le club in­car

«Avant, GC re­pré­sen­tait la haute fi­nance et le pres­tige. Au­jourd’hui, il ne sus­cite plus que pi­tié ou in­dif­fé­rence»

Stef­fen Sch­midt/keys­tone

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