Lettre au pe­tit

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Ch­ris­tophe Gal­laz

Re­garde, pe­tit. Re­garde comment tra­vaille la tur­bine du monde en ce mois d’avril 2019, tan­dis que tu te pro­mènes à pieds nus sur le sable au bord de la mer. Re­garde comme la tur­bine du monde as­pire les êtres et les choses. Comme elle as­pire les peuples qu’on nomme in­di­gènes ar­ra­chés de leurs fo­rêts elles-mêmes dé­ra­ci­nées, par exemple.

Le peuple ka­ri­ri xocó du Bré­sil, le peuple ma­puche du Chi­li, le peuple oto­mi du Mexique, le peuple mas­saï du Ke­nya, le peuple pyg­mée du Ga­bon ou le peuple pa­po­ra de Taï­wan. Comme elle as­pire les mi­grants ou les op­po­sants po­li­tiques en d’in­nom­brables lieux. Comme elle as­pire le des­tin des femmes mal­me­nées ou tuées au nom du sta­tut que s’oc­troie par­tout le pa­thé­tique mâle. Comme elle as­pire les in­sectes, qui pour­raient avoir dis­pa­ru dans un siècle se­lon la re­vue «Bio­lo­gi­cal Conser­va­tion». Comme elle as­pire l’oxy­gène dont tu as be­soin, au nom des mines de char­bon qu’il ne faut pas in­ter­dire. Et comme elle as­pire ta puissance poé­tique et révolutionnaire, pe­tit, toi qui te pro­mènes à pieds nus sur le sable au bord de la mer.

Main­te­nant, pe­tit, re­garde comment la tur­bine du monde com­presse en son sein les êtres et les choses qu’elle vient d’as­pi­rer. C’est son deuxième mou­ve­ment. Re­garde comment les États construisent des bar­ri­cades leur per­met­tant de contrô­ler la cir­cu­la­tion des po­pu­la­tions dé­cré­tées me­na­çantes, 1120 km exi­gés par Trump le long du Texas et de la Ca­li­for­nie sui­pul­sion vant la fron­tière mexi­caine, 1000 ki­lo­mètres réa­li­sés en quelques sec­teurs de l’union eu­ro­péenne et de l’es­pace Schen­gen, ou 700 ki­lo­mètres entre Israël et la Cis­jor­da­nie. Re­garde aus­si les geôles turques qui sont ga­vées d’in­tel­lec­tuels et de contes­ta­taires dé­mo­crates, ou les camps de ré­édu­ca­tion chi­nois peu­plés d’ouï­ghours en voie d’éra­di­ca­tion eth­nique. Re­garde en­core les lan­ceurs d’alerte qu’on ar­rête parce qu’ils ré­vèlent des faits ca­chés, comme l’in­for­ma­ti­cien por­tu­gais Rui Pin­to qui fut à l’ori­gine des Foot­ball Leaks, et son col­lègue aus­tra­lien Ju­lian As­sange qui fut à l’ori­gine de Wi­kileaks. Re­gar­deles, pe­tit, tous ces tra­qués faits pri­son­niers, alors qu’en même temps 65 mil­liards d’ani­maux sont ras­sem­blés puis mas­sa­crés chaque an­née pour ga­ver notre espèce nui­sible, c’est-à-dire 2000 par se­conde, et que tu te pro­mènes à pieds nus sur le sable au bord de la mer.

Puis re­garde en­fin, pe­tit, le troi­sième mou­ve­ment de la tur­bine qui gou­verne le monde. Son mé­ca­nisme d’ex­pul­sion. L’ex­pul­sion des êtres et des choses qu’elle vient de com­pres­ser. La sé­quence né­ces­saire à la ré­cur­rence du cycle. L’exdes dé­chets ma­té­riels et phy­siques, par exemple, 2700 mil­liards de litres d’eaux usées en 24 heures à l’échelle de la pla­nète, ou

6,3 mil­liards de tonnes de dé­chets plas­tiques en un de­mi-siècle, ou 3,4 mil­liards de tonnes par an de gaz car­bo­nique re­je­té dans l’at­mo­sphère. Et l’ex­pul­sion des mé­lan­co­lies fer­tiles, aus­si, écra­sées par les gar­diens de l’in­jonc­tion pro­fes­sion­nelle et par les grands-prêtres de la béa­ti­tude sur fond de consom­ma­tion. Et l’ex­pul­sion de la mé­moire col­lec­tive, en­fin, celle qu’avait pres­sen­tie la poé­tesse amé­ri­caine Emi­ly Di­ckin­son en son poème «To Flee from Me­mo­ry», où che­mine «Le convoi apeu­ré/des hommes qui s’en­fuient/de leur propre es­prit».

Ain­si mé­dites-tu peut-être dé­jà tout ce­la, pe­tit. Tu vois la ma­chine. Et tu re­dresses en ce mois d’avril 2019 ta fi­gure in­té­rieure comme un roi guer­rier — tan­dis que tu te pro­mènes à pieds nus sur le sable au bord de la mer.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et François Schal­ler

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