Le nou­vel em­pire

Le Matin Dimanche - - MÉTÉO -

On es­time que cinq mille sup­por­ters es­pa­gnols ont fait le dé­pla­ce­ment à Man­ches­ter, mer­cre­di, pour suivre la Ligue des cham­pions. Et on pense que six mille tou­ristes asia­tiques voyagent chaque mois vers Londres, jus­qu’au triple pen­dant les Fêtes, pour as­sis­ter aux matches de Tot­ten­ham, plus exac­te­ment aux dé­bou­lés de Heung-min Son, l’idole sud-co­réenne.

Ce sont au­tant de gens qui prennent l’avion, le train, le bus, le taxi: il suf­fit de fré­quen­ter les aé­ro­ports un jour de Ligue des cham­pions pour mesurer l’am­pleur des flux mi­gra­toires à leur in­ten­si­té so­nore, ou au mètre de tis­su ba­rio­lé. Au­tant de gens qui mangent au res­tau­rant, dorment à l’hô­tel, boivent un peu par­tout, par­fois vi­sitent des mu­sées. Au­tant de gens qui achètent des ar­ticles de leur club, au mi­ni­mum un maillot à 120 francs pièce. Au­tant de gens qui sous­crivent un abon­ne­ment à une chaîne de té­lé­vi­sion, si­non à plu­sieurs ap­pli­ca­tions, pour ac­cé­der au spec­tacle pri­va­ti­sé de la dra­ma­tur­gie foot­bal­lis­tique. Au­tant de mil­liards de francs gé­né­rés chaque an­née par la seule économie des com­pé­ti­tions do­mes­tiques, conti­nen­tales ou in­ter­na­tio­nales.

Avec tout cet ar­gent, et uni­que­ment son propre son ar­gent, Tot­ten­ham vient de construire le troi­sième stade le plus cher au monde, dans un for­mi­dable or­gasme ar­chi­tec­tu­ral: l’édi­fice a jailli de terre en de su­blimes ha­los bleus et blancs, dres­sés sur ses er­gots de verre, pour la somme fi­nale de 1,3 mil­liard de francs. Au­tant d’in­ves­tis­se­ments dans la construc­tion, la mobilité et les in­fra­struc­tures – puis­qu’en consé­quence, Londres agran­dit une sta­tion de mé­tro et ré­amé­nage une zone ur­baine. Au­tant de dé­penses dans le tou­risme, le di­ver­tis­se­ment et le com­merce. Au­tant de re­ve­nus ré­in­ves­tis dans l’ac­qui­si­tion de nou­veaux joueurs et de nou­velles compétences – puis­qu’un club de foot­ball obéit à une lo­gique de re­nou­vel­le­ment per­ma­nent, im­po­sée par un prin­cipe d’hy­per­con­cur­rence et par la li­mite d’âge de ses em­ployés.

Au­tant de pas­sions su­bli­mées, au­toa­li­men­tées; au­tant de vo­ca­tions sus­ci­tées chez des mil­lions d’ac­tifs qui, à une autre échelle, or­ga­nisent leurs propres flux mi­gra­toires et leurs propres sys­tèmes de fi­nan­ce­ment. Au­tant de nou­veaux joueurs, de nou­veaux trans­ferts, de nou­veaux ter­ri­toires, jus­qu’aux confins des ca­hutes et des HLM, où les ga­gnants du foot­ball-bu­si­ness se dé­couvrent un pou­voir d’achat qu’ils exercent sans comp­ter.

Nous vivons une époque où des in­dus­tries sé­cu­laires vieillissent mal, où le sec­teur ban­caire cherche des re­lais de crois­sance, où le prêt-à-porter est pha­go­cy­té par une offre en ligne dé­fi­ci­taire, où les mé­dias tra­di­tion­nels perdent leurs moyens. Pen­dant ce temps, on es­time que des mil­liers d’eu­ro­péens en si­tua­tion pré­caire se privent d’une ali­men­ta­tion com­plète pour al­ler au match. Et on pense à Sepp Blat­ter qui, de­vant la car­to­gra­phie de ses 211 na­tions af­fi­liées, y voyait un nou­vel em­pire, puis clai­ron­nait avec force que le foot­ball de­vien­dra, s’il n’est pas de­ve­nu, le lea­der indétrônable de l’économie glo­ba­li­sée.

Tot­ten­ham at­ti­re­rait six mille tou­ristes asia­tiques chaque mois

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.