Une en­tre­prise pla­né­taire

Le Matin Dimanche - - SPORTS -

Est-ce pour fê­ter ses 20 ans, l’âge de rai­son, que le dis­cret Ineos sou­haite dé­sor­mais ap­pa­raître à la face du monde? L’idée peut pa­raître far­fe­lue, mais elle n’est pas to­ta­le­ment ab­surde. À 66 ans, Jim Ratcliffe a peut-être bien dé­ci­dé d’ex­po­ser son oeuvre: une pieuvre mon­diale, qui a gran­di à la vi­tesse de l’éclair, ras­semble 171 sites de pro­duc­tion dans 24 pays, trente sec­teurs d’ac­ti­vi­té avec une po­si­tion in­con­tour­nable dans les pro­duits chi­miques in­ter­mé­diaires ain­si que les ma­tières pre­mières, et 19 000 em­ployés.

C’est sans doute l’in­ves­tis­se­ment qui se­ra le plus ren­table en termes d’image pour Ineos. Fleu­ron du sport bri­tan­nique, l’équipe Sky a gon­flé d’or­gueil tous les ama­teurs de sport outre-manche. Une équipe an­glaise, ca­pable d’écra­ser les man­geurs de gre­nouilles sur leur ter­ri­toire his­to­rique, le Tour de France. En re­pre­nant l’équipe, la firme pé­tro­chi­mique est as­su­rée d’une vi­si­bi­li­té sans pa­reille du­rant les beaux jours. En cy­clisme, l’équipe porte le nom de la so­cié­té dont elle est par­te­naire. Ce na­ming agres­sif et sans pa­reil ren­force la vi­si­bi­li­té de la marque et, par consé­quent, sa mé­mo­ri­sa­tion. Em­me­nés par Ch­ris Froome et Ge­raint Thomas, vain­queurs à eux deux de cinq des six der­nières édi­tions de la Grande Boucle, les cou­reurs du Team Ineos se­ront à nou­veau les grands fa­vo­ris de l’édi­tion 2019. Avec un bud­get an­nuel es­ti­mé à 50 mil­lions de francs, le plus im­por­tant ja­mais écha­fau­dé, les re­tom­bées mé­dia­tiques po­si­tives ne sau­raient se faire at­tendre.

En 2018, ce puzzle a généré un chiffre d’af­faires de quelque 60 mil­liards de francs, soit près de six fois le bud­get an­nuel du can­ton de Vaud, qui hé­berge son siège de Rolle de­puis 2010. Dans le club des mul­ti­na­tio­nales, le jeune em­pire joue avec et pour les plus puis­sants. Ils sont clients, mais aus­si al­liés. Quand il le faut, Ineos n’hé­site pas à en­tre­mê­ler ses ten­ta­cules avec celles d’autres mas­to­dontes, comme cette joint-ven­ture avec Pe­tro­chi­na, pour mieux cou­vrir la pla­nète. En fait, Ineos est de­ve­nu si vaste que le com­mun des mor­tels n’ar­rive plus à en mesurer la di­men­sion. Les in­for­ma­tions qui lui par­viennent sont comme des flashes aveu­glants, qui gravent des mon­tants astronomiques dans sa rétine.

Ex­cel­lente ges­tion des im­pôts

Liste non ex­haus­tive. Ces der­niers mois, outre l’offre de 2 mil­liards de livres à l’oli­garque russe Ro­man Abra­mo­vitch pour Chel­sea, Ineos a in­ves­ti 3 mil­liards d’eu­ros dans la construc­tion d’un va­po­cra­queur (pro­ces­sus de trans­for­ma­tion du pé­trole) à Anvers, une pre­mière en Eu­rope de­puis vingt ans. Le groupe a éga­le­ment en­ga­gé 1 mil­liard pour la pour­suite de l’ex­ploi­ta­tion d’un pi­pe­line en Écosse.

Les sommes sont co­los­sales jusque dans la ges­tion des im­pôts, un do­maine où

Ineos et Jim Ratcliffe excellent, au mé­pris de leur po­pu­la­ri­té. Bien que fervent dé­fen­seur du Brexit, le pa­tron n’hé­site pas à profiter des avan­tages dis­po­nibles ailleurs, peu im­portent les manques à ga­gner pour ce pays qu’il ché­rit. Se­lon le «Guar­dian», Ineos et sa ga­laxie ont, de­puis 2016, re­çu des pro­messes d’al­lè­ge­ments fis­caux en Al­le­magne, en France ou en Bel­gique, qui pour­raient dé­pas­ser 300 mil­lions d’eu­ros. Cer­taines aides sont liées à des po­li­tiques vi­sant à ac­cé­lé­rer la tran­si­tion vers les éner­gies re­nou­ve­lables. Autre fa­ci­li­té fis­cale: clas­sé

55e for­tune du monde par «Forbes» avec 18,5 mil­liards de francs, Jim Ratcliffe a dé­ci­dé, dé­but 2019, de s’ins­tal­ler à Mo­na­co. Ce dé­mé­na­ge­ment pour­rait lui per­mettre d’éco­no­mi­ser jus­qu’à 4 mil­liards. Pour la pe­tite his­toire, ce n’est pas la pre­mière fois que Jim Ratcliffe quitte son île. Lorsque, en 2010, Ineos s’était ins­tal­lé à Rolle – économie d’im­pôts de 450 mil­lions sur quatre ans - après un bras de fer avec le gou­ver­ne­ment an­glais, l’homme le plus riche d’an­gle­terre avait élu do­mi­cile, pour six ans, à Saint-sul­pice.

En­tre­pre­neur ico­no­claste

Chi­miste de for­ma­tion, Jim Ratcliffe a trou­vé la for­mule ma­gique pour trans­for­mer les mo­lé­cules en oseille. Avec un style bien à lui, comme le re­lève Em­ma­nuel Baye, pro­fes­seur en ges­tion du sport à L’ISSUL: «C’est un en­tre­pre­neur ico­no­claste. Il n’est pas à ran­ger dans une ca­té­go­rie pré­cise et af­fiche une forme de ra­tio­na­li­té très per­son­nelle. Mais il n’est pas du genre à s’en­ga­ger dans le vide. S’il in­ves­tit de l’ar­gent, c’est qu’il y voit une fi­na­li­té.» Un por­trait va­lable en 1992 lors­qu’il par­ti­ci­pait à l’achat du sec­teur «pro­duits chi­miques» de BP, Ins­pec­group, avant d’en ra­che­ter, en 1998, le site d’anvers pour créer Ineos. Mais aus­si en 2017 quand, en pa­ral­lèle de l’ac­qui­si­tion du Lau­sanne-sport, Ineos an­non­çait un par­te­na­riat du club vau­dois avec une fu­ture académie de foot­ball au Botswana, pays où le groupe lorgne aus­si sur l’ex­ploi­ta­tion de gaz de schiste.

Ano­bli en 2018, l’homme n’a cessé de prendre des pa­ris au­da­cieux. Sou­vent à contre­sens des ten­dances, comme dans la chi­mie où, alors que ses concur­rents ne ju­raient que par les spé­cia­li­sa­tions, il a mi­sé sur les productions orien­tées «vo­lumes» pour profiter des éco­no­mies d’échelle. PA­TRICK OBERLI

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