Écou­ter et voir Rou­baix à Be­vaix

Le Matin Dimanche - - CYCLISME - De­nis Maille­fer Met­teur en scène

On peut re­gar­der le sport sur un ca­na­pé. On peut écou­ter le sport à la ra­dio. On peut aus­si pé­da­ler en écou­tant Pa­ris-rou­baix, et c’est être ici et ailleurs, la tête dans le gui­don et l’âme à Or­chies.

Di­manche der­nier j’en ai un peu ba­vé à Be­vaix, sous la flotte qui zé­brait la gri­saille, entre Lau­sanne et So­leure, le long du fou­tu si long vrai faux plat, en pas­sant de­vant la bou­tique de toi­let­tage pour chiens. Mais j’avais le Ronde dans les oreilles et c’était for­mi­dable, aus­si. Pour tra­duire, je fai­sais du vé­lo dans le froid et j’écou­tais la re­trans­mis­sion té­lé­vi­sée du Tour des Flandres, une des plus belles courses d’un jour de la sai­son. Pe­tites routes tor­tueuses, mon­tées sèches et pa­vées, pu­blic plein de passion (et de bière aus­si). Je ne voyais rien et je voyais tout. Les at­taques, les ga­melles, celle en­so­leillée de Van der Poel à soixante bornes de la ligne, entre autres, et c’était presque comme si j’étais tom­bé moi-même. J’étais sur la RTS et les deux las­cars qui com­mentent s’en­tendent bien, dans les tous les sens du terme. Ils donnent aus­si à voir. Bien sûr, j’ai dé­jà écou­té le di­rect du Tour de France en voi­ture. Mais là, j’étais moi-même sur la route, les mains conge­lées sur ma gui­do­line rose. Je pé­da­lais, ils pé­da­laient. J’avais mal aux jambes comme eux, et j’ou­bliais le lac de Bienne, pen­sant à Brel et le ciel bas du pays pour le coup pas si plat. Je me fai­sais mon Tour des Flandres à moi. Je ré­flé­chis­sais à la stra­té­gie.

At­ta­quer, ou non, et où. Je voyais les monts et le vent et le so­leil, même sous la pluie neu­châ­te­loise. Et je trou­vais, plus que ja­mais, que c’est une course vrai­ment dure. J’étais bien content de suivre (ce couple de sexa­gé­naires for­ce­nés, vé­lo élec­trique pour Ma­dame, te­nues sia­moises), parce que ça rou­lait drô­le­ment vite, ici et là-bas, comme je l’en­ten­dais. Un peu plus loin, je me suis re­trou­vé avec un mi­ni­groupe qui ti­rait des bouts droits de dingue, et quand j’ai failli rou­ler sur le bi­don per­du par le gars de­vant moi, je me voyais dé­jà dire à la presse que j’au­rais pu tout perdre sur ce coup du sort.

Je re­com­mande cette ex­pé­rience. Re­gar­der le sport dans sa tête, avec du son. Celles et ceux qui ont écou­té du foot dans une pe­tite ra­dio sous la couette avec le maillot de Cruyff sur le dos com­pren­dront. C’est en­core mieux en pra­ti­quant la même dis­ci­pline, et le vé­lo, sport d’équipe qui se pra­tique seul face au vent, s’y prête ex­cel­lem­ment. Donc, ce di­manche, c’est la plus belle course de l’an­née. Je parle de Pa­ris-rou­baix. Ja­mais po­sé mes roues sur un cen­ti­mètre du par­cours, et j’ai pour­tant l’im­pres­sion de connaître tant j’ai re­gar­dé. En vrai et sur l’écran.

Et donc ce di­manche, je re­mets ça. Je pars dans la bise et je vais re­gar­der la course avec les oreilles. La pous­sière, les che­va­le­ments mi­niers au bord de la route, les 500 pre­miers mètres fraî­che­ment re­pa­vés à Aren­berg, le vi­rage à gauche à la sor­tie du même sec­teur, l’af­freuse mi­nus­cule mon­tée de Hem qui tue les jambes et le coeur et les rêves. Le sport est un ré­cit à faire, à en­tendre, à écrire en per­ma­nence. Ce di­manche, je suis l’au­di­teur, le pro­ta­go­niste, le hé­ros nar­ra­teur à qui on ra­conte, et je ré­écris tout avec mes oreilles, mes jambes, ma sueur, mon ima­gi­naire. Et je don­ne­rai des conseils té­lé­pa­thiques aux cou­reurs, parce que je ver­rai dé­fi­ler dans mes oreilles ce par­cours que je crois connaître par coeur, et que bien sûr je sau­rai exac­te­ment quand et où at­ta­quer, peut-être dans le faux plat mon­tant de­vant les villas au dé­but du Car­re­four de l’arbre, mais vrai­ment pas dans ce­lui de Be­vaix, une vraie co­chon­ne­rie, sur­tout avec la bise qu’il y a à l’ins­tant.

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