Coeur tendre et tendre côte

Aus­si gour­mands qu’ils sont es­thé­tiques, les ar­ti­chauts et les car­dons mé­ritent une place de choix au sein du po­ta­ger, mais ne gâ­te­raient rien au jar­din d’or­ne­ment.

Le Matin Dimanche - - NATURE - GISÈLE VOEGELI

Blanc, rose, co­rail, jaune, crème, où que se posent mes yeux, de har­dies plantes pro­té­ranthes fai­sant fi de tout gel po­ten­tiel laissent éclore leurs gra­ciles fleurs bien avant que n’apparaissent leurs feuilles. De l’épi­neux co­gnas­sier du Ja­pon au ti­mide pru­ne­lier sans ou­blier le par­fu­mé ma­gno­lia étoi­lé, parcs, haies et bos­quets s’animent de mille et un pol­li­ni­sa­teurs avides de pro­cé­der à leur mar­ché du­rant les heures clé­mentes. Du coup, au jar­din aus­si, c’est le branle-bas. Gre­li­nettes, bi­nettes et ar­ro­soirs re­prennent du ser­vice. Dif­fi­cile de ne pas céder aux si­rènes de toutes ces mi­ni-mottes ne de­man­dant qu’à re­joindre la pleine terre. Les frin­gants plan­tons couvrent les étals des pé­pi­nié­ristes, du chou kale à la sa­la­dine à tondre, c’est à qui se pré­sente sous son meilleur jour afin de s’at­ti­rer les fa­veurs d’un Ho­mo jar­di­nus de pas­sage. J’ai pour ma part dé­ci­dé de pri­vi­lé­gier à des fins aus­si gourmandes qu’es­thé­tiques les émi­nences grises au po­ta­ger. Pri­mo, of­frir une authentique place de choix au car­don plein blanc, qui nous a ré­ga­lés l’hi­ver der­nier et a es­sai­mé avec gé­né­ro­si­té. Se­cun­do, ten­ter d’éle­ver un pied d’ar­ti­chauts vio­lets de Pro­vence à croquer avant flo­rai­son. Deux gaillards qui, en plus d’af­fo­ler nos pa­pilles, nous ra­content une his­toire de voyage et de passion pas pi­quée des han­ne­tons.

L’an­cêtre com­mun de ces deux ma­gni­fiques vi­vaces to­men­teuses est un char­don sau­vage: le Cy­na­ra syl­ves­tris. Équi­pé de feuilles lar­ge­ment ar­mées d’épines, il ne s’en laisse pas da­van­tage conter par les hu­mains ten­tés de le faire cuire que par les her­bi­vores. Il au­ra fal­lu quelques di­zaines de gé­né­ra­tions d’hy­bri­deurs en­amou­rés pour que de ce co­riace pi­queur pas plus haut que trois pommes naissent deux géants au coeur tendre et – ex­cep­tion faite du car­don ar­gen­té de Plain­pa­lais – sou­vent inermes. Le car­don prend sous l’ef­fet de la sé­lec­tion am­pleur et dou­ceur. Tan­dis que l’ar­ti­chaut voit peu à peu ses ca­pi­tules gon­fler et se char­pen­ter jus­qu’à de­ve­nir, pour ce­lui dit de Bretagne, si char­nu qu’un seul bou­ton ras­sa­sie­rait Gar­gan­tua.

Har­na­chés pour af­fron­ter

Rus­tique, flan­qué de rudes feuilles grises, de faible taille et hé­ris­sé d’ai­guillons, notre an­ces­tral char­don ain­si pa­ré sait af­fron­ter les cli­mats secs et chauds du pour­tour mé­di­ter­ra­néen, côtes afri­caines en tête. Quelques siècles, voyages et hy­bri­da­tions plus tard, en plus de s’être dé­dou­blé, il a per­du un «h» pour de­ve­nir le chou­chou des La­tins qui conviaient Car­dus de­li­cius sur leurs tables fes­tives alors que sous l’in­fluence ara­bo-an­da­louse son qua­si ju­meau se fait ap­pe­ler al­ca­cho­fa par les Es­pa­gnols, puis dès la Re­nais­sance car­cio­fo dans les pro­vinces tos­canes. Si la belle vi­gueur de ces «nou­veaux» lé­gumes les rend culti­vables dans nombre de ré­gions, leur ten­dance mi­gra­trice est consi­dé­rée comme in­opi­née. Sans in­vi­ta­tion ni pas­se­port, les akènes de l’ac­tuel car­don trans­hument là où bon leur semble, que les hu­mains ap­prouvent ou pas. C’est – et je les en re­mer­cie – grâce à ces va­ga­bon­dages que mon po­ta­ger s’est en­ri­chi de nom­breux pieds qui, à Noël der­nier, ont ré­ga­lé tous mes convives.

Dé­tour­nés pour dé­co­rer

Si la cui­sine du siècle der­nier les a quelque peu bou­dés, le jar­din contem­po­rain s’en est amou­ra­ché. Plantes in­ouïes tant par leur port que par leur feuillage gris bleu en­tou­rant la flo­rai­son, car­dons et ar­ti­chauts, dès le coeur de l’été, ex­hibent à l’ex­tré­mi­té d’une puis­sante hampe de stu­pé­fiants fleu­rons mel­li­fères. Leurs fleurs d’un bleu vio­la­cé s’y épa­nouissent en groupes de cinq ou six ca­pi­tules par 2 mètres de haut. Pol­li­ni­sa­teurs et gour­mets op­por­tu­nistes ne s’y trompent pas et dé­barquent par di­zaines. Le fes­tin dure au moins trois se­maines avant que n’apparaissent des touffes d’akènes sem­blables à de pe­tits hé­ris­sons rou­lés en boule.

Con­trai­re­ment aux idées re­çues, ces deux originales s’ins­tallent vo­lon­tiers pour plus de dix ans. Leur sys­tème ra­ci­naire s’ancre pro­fon­dé­ment dans un sol bien nour­ri. Un pi­vot co­riace as­sure à ces géantes sta­bi­li­té et ra­vi­taille­ment en fo­rant sans ré­pit afin de mieux tra­ver­ser les pé­riodes arides. Le car­don en­dure mieux les hi­vers rudes et n’a pas be­soin de pro­tec­tion hi­ver­nale. Plus fri­leux, l’ar­ti­chaut ap­pré­cie de se voir pro­té­gé soit par une butte, soit grâce à un paillis drai­nant fait de branches de ré­si­neux ou de frondes sèches de fou­gères.

Tous deux élé­gants et vi­gou­reux pointent dès qu’avril ap­pa­raît le bout de leurs feuilles échan­crées et glauques. C’est aus­si à ce mo­ment de l’an­née que de jeunes plants peuvent re­joindre le jar­din.

Aus­si bons que beaux

Se­lon l’ob­jec­tif vi­sé, le mode de culture va­rie quelque peu. Si, à des fins de dé­cor, les car­dons de 2 ou 3 ans sup­portent de ponc­tuels manques d’eau, mieux vaut leur as­su­rer une ir­ri­ga­tion ré­gu­lière afin que leurs côtes res­tent tendres lors­qu’ils se des­tinent à ga­gner la table. L’ar­ti­chaut, un peu plus fra­gile, craint les sols hu­mides et la sé­che­resse. Il pré­fère un sol plus meuble à hy­gro­mé­trie stable.

Quel que soit le plan­ton – y com­pris ceux pro­po­sés en jar­di­ne­rie à des fins po­ta­gères – et les buts re­cher­chés, il est pré­fé­rable de ne pas lais­ser fleu­rir la pre­mière an­née les jeunes pieds, qui ris­que­raient de s’épui­ser, voire de se dé­ra­ci­ner.

Cô­té mul­ti­pli­ca­tion, le car­don offre ses se­mis à qui mieux mieux alors que l’ar­ti­chaut pro­pose, sur le bord de souche, des oeille­tons qu’il suf­fit de pré­le­ver et re­plan­ter.

Istock­pho­to/ma­di­son Mus­kopf

Les ar­ti­chauts ont un sens gra­phique très dé­ve­lop­pé.

REDA &CO srl/ala­my Stock Pho­to

Des car­dons très dé­co­ra­tifs!

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