La sup­pli­ca­tion

Le Matin Dimanche - - SUISSE - Ariane Dayer Ré­dac­trice en chef

Nous y étions, tous. Sur place ou de­vant nos écrans. Bou­le­ver­sés, in­cré­dules et si­dé­rés, lun­di soir, de­vant les flammes qui ra­va­geaient Notre-dame. Les vi­sages de la foule, ten­dus vers le ciel et sur les­quels se re­flé­taient les lueurs d’in­cen­die avaient tous, ab­so­lu­ment tous, l’air d’être en prière. Jeunes ou vieux, au­toch­tones ou tou­ristes, croyants ou in­croyants. Une sup­pli­ca­tion mon­diale, une com­mu­nion. Voir la ca­thé­drale la plus cé­lèbre du monde brû­ler quelques jours avant Pâques, on ne fait pas mieux comme sto­ry­tel­ling.

Mais la date n’ex­plique pas, à elle seule, l’am­pleur de l’émo­tion. Les gens à qui les mi­cros étaient ten­dus à Pa­ris al­laient cher­cher au fond de leur être ce qui les met­tait en séisme. Pro­fon­dé­ment. Ce mo­ment-là n’était pas un in­cen­die, c’était un mi­roir ten­du par l’his­toire. Il y avait ceux qui rê­vaient de mi­racle pou­vant apai­ser les flammes. Ceux qui jus­ti­fiaient leur recueillement par un bien cultu­rel en pé­ril. Ceux qui y voyaient une pu­ni­tion pour un pé­ché pla­né­taire pas en­core to­ta­le­ment iden­ti­fié. Ou pour la ra­pi­di­té du monde, sa folie, ses éga­re­ments. Ceux qui ne s’éton­naient pas d’un mal­heur de plus, re­flet de leurs his­toires in­di­vi­duelles de toute fa­çon si sombres. Des té­moi­gnages qui sem­blaient tous ten­ter de re­prendre contact avec une autre di­men­sion, de re­nouer avec le be­soin de trans­cen­dance.

Al­bert Londres avait com­pris ce­la. De­vant une ca­thé­drale en feu, lui aus­si. Celle de Reims, en sep­tembre 1914. Un reportage d’au­tant plus fas­ci­nant qu’il était son pre­mier. «Ils ont bom­bar­dé Reims et nous avons vu ce­la!» Une des­crip­tion forte, uni­ver­selle: «Sur un fond rouge et mou­vant, comme une ten­ture que l’on se­coue, la ca­thé­drale éti­rant ses lignes vers le ciel prie ar­dem­ment. Elle re­com­mande son âme à Dieu.»

Ly­rique, il conti­nuait: «C’était la moins abî­mée de France. Rien que pour elle, on se se­rait fait ca­tho­lique. Ses tours mon­taient si bien qu’elles ne s’ar­rê­taient pas où finissait la pierre. On les sui­vait au-de­là d’elles-mêmes jus­qu’au mo­ment où elles en­traient dans le ciel. Elle n’était pas sup­pliante comme celle de Chartres, à ge­noux comme celle de Pa­ris, puis­sante comme celle de Laon. C’était la ma­jes­té re­li­gieuse des­cen­due sur la terre. Ils al­laient la brû­ler.»

Le jour­na­liste par­tait consta­ter les dé­gâts de la ville sous les bombes de la Pre­mière Guerre puis re­ve­nait vers la ca­thé­drale, ai­man­té, pres­sen­tant le dan­ger. Fi­gu­rant le be­soin de part char­nelle du mys­tique: «Nous étions re­ve­nus vers elle. Nous sen­tions bien que nous ne la ver­rions plus en­tière. On s’ap­puyait à ses co­lonnes comme à l’épaule que l’on va quit­ter.» La place des églises dans les vies, toute la place.

La ca­thé­drale éti­rant ses lignes vers le ciel prie ar­dem­ment

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