Le boom des offres «sans en­fants» dé­chaîne les pas­sions outre-rhin

Un hô­tel, un res­tau­rant ou une croi­sière sans en­fants? Alors que ces for­mules se mul­ti­plient, des voix se font en­tendre pour dé­non­cer une forme de dis­cri­mi­na­tion in­quié­tante.

Le Matin Dimanche - - MONDE - CHRISTOPHE BOURDOISEAU, BER­LIN

«D’un cô­té vous avez les fa­milles avec des en­fants qui ca­valent par­tout et de l’autre des couples qui viennent se re­po­ser» Le di­rec­teur de l’hô­tel Es­pla­nade de Bad Saa­row, près de Ber­lin

Alexan­der Was­silt­schen­ko, un père de fa­mille nom­breuse à Ber­lin, ne rêve que de ce­la. Un week-end sans en­fants! «Ima­gi­nez quelques jours dans un hô­tel où l’on peut se bai­gner en paix dans la pis­cine et dî­ner sans être obli­gé de sup­por­ter d’autres pa­rents qui pestent contre leurs en­fants», dit-il.

Comme lui, des mil­liers d’autres adeptes de la dé­tente sans en­fants consti­tuent une nou­velle ca­té­go­rie de clien­tèle pour les or­ga­ni­sa­teurs de voyage. De plus en plus d’hô­tels et de res­tau­rants pro­posent des for­mules «Adults on­ly». «La de­mande a ex­plo­sé», confirme Su­sanne Stün­ckel, porte-pa­role du pre­mier tour-opé­ra­teur al­le­mand TUI. «Notre ca­ta­logue com­pre­nait 250 hô­tels de ce style il y a quatre ans. Nous en avons main­te­nant plus de 600 dont 61 hô­tels sous notre propre marque Sen­si­mar», dit-elle.

Les tour-opé­ra­teurs dé­ve­loppent leur propre marque comme Thomas Cook avec «Sun­prime». Il n’y a pas que les hô­te­liers qui offrent des pro­duits «ga­ran­tis sans en­fants». Le mil­liar­daire Ri­chard Bran­son a pro­mis que ses croi­sières de luxe (Vir­gin) se­raient ré­ser­vées aux adultes à par­tir de 2020. Sans ou­blier les com­pa­gnies aé­riennes, comme Ma­lay­sia Air­lines ou le low­cost Ai­ra­sia X, qui ont mis en place des zones «sans en­fants».

Une ten­dance confir­mée par «Ho­tels ohne Kin­der» (hô­tels sans en­fants) une agence spé­cia­li­sée sur ce cré­neau de­puis 2011 en Al­le­magne. «C’est un mar­ché en forte crois­sance de­puis trois ans», ex­plique Jörg Thurm, le di­rec­teur. «Sur Ma­jorque, le nombre d’hô­tels est pas­sé de 41 à 106 en un an!» ajoute-t-il.

«Les chiens bien­ve­nus à toute heure»

Mais l’ex­clu­sion des en­fants reste en­core mal vue en Al­le­magne, comme a pu le res­sen­tir ce res­tau­ra­teur de la côte bal­tique qui a dé­ci­dé de ne plus ac­cep­ter dans son éta­blis­se­ment, Oma’s Küche, des mi­neurs de moins de 14 ans à par­tir de 17 heures. «Les chiens, en re­vanche, sont les bien­ve­nus et à toute heure», pestent ré­gu­liè­re­ment des pa­rents de­vant sa pan­carte.

La pa­tronne du ca­fé Mo­ki’s Goodies, à Ham­bourg, a su­bi elle aus­si une vague d’in­di­gna­tion au dé­but de l’an­née sur Ins­ta­gram («Shits­torm») pour avoir fermé ses portes aux en­fants de moins de 6 ans. «Le ca­fé était de­ve­nu le ren­dez-vous des mères au foyer. Ça ne me rap­porte rien et tout le ba­ra­tin so­cia­lo-ro­man­tique n’y fe­ra rien. Je dois ga­gner ma vie avec mon tra­vail!» peste Mo­ni­ka Ertl. Fin mars, son ca­fé a été bar­bouillé de pein­ture par les op­po­sants au «Adults on­ly».

«La mise à l’écart des fa­milles dans les lieux pu­blics est une ten­dance pré­oc­cu­pante», juge le sociologue Pe­ter Höf­flin de l’école su­pé­rieur pro­tes­tante de Lud­wig­sburg. «Les en­fants dis­posent d’un droit à l’in­té­gra­tion et ne sont pas des ci­toyens de deuxième classe sou­mis à d’autres règles. Notre so­cié­té com­pro­met ain­si son ave­nir si elle com­mence à ac­cep­ter le prin­cipe de l’ex­clu­sion», ajoute-t-il.

«Mais d’un cô­té vous avez les fa­milles avec des en­fants qui ca­valent par­tout et de l’autre des couples qui viennent se re­po­ser», ex­plique le di­rec­teur de l’hô­tel Es­pla­nade de Bad Saa­row, près de Ber­lin, qui n’ouvre son éta­blis­se­ment qu’aux plus de 16 ans de­puis quatre ans. «Nous ne sommes pas en me­sure de gé­rer les conflits qui peuvent en ré­sul­ter. C’est pour­quoi nous avons dé­ci­dé de faire ce choix», dit-il.

«Il s’agit d’abord d’un choix com­mer­cial», se jus­ti­fie la Fé­dé­ra­tion des hô­te­liers (De­ho­ga) qui re­fuse de par­ler de «dis­cri­mi­na­tion». «Chaque en­tre­pre­neur est libre de conce­voir ses offres comme il l’en­tend pour avoir du suc­cès sur un mar­ché très com­pé­ti­tif», ex­plique la porte-pa­role.

«Ren­voyer au cas par cas»

Cette for­mule «Adults on­ly» est sur­tout dé­non­cée par l’ad­mi­nis­tra­tion char­gée de la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions. «Au lieu d’in­ter­dire ou d’ex­clure, il se­rait pré­fé­rable de ren­voyer les fa­milles au cas par cas», juge Se­bas­tian Bi­cke­rich, le porte-pa­role.

Un ar­gu­ment que les hô­te­liers ré­futent: «On ne peut pas ren­voyer des clients dans un hô­tel. Vous ima­gi­nez l’ambiance? Il faut être vrai­ment consé­quent», in­siste l’hô­te­lier Tom Cu­dock qui ne regrette nul­le­ment son choix. «Il ne s’agit pas de faire plus de chiffre d’af­faires mais d’avoir un bu­si­ness qui marche pour faire tour­ner l’éta­blis­se­ment et faire vivre les em­ployés», conclut-il.

Fran­cis­co Se­co / istock

De plus en plus de tour-opé­ra­teurs pro­posent des voyages qui ga­ran­tissent à leurs clients le calme et la dé­tente.

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