Avec la ro­man­cière Ayn Rand, le ca­pi­ta­lisme s’est trou­vé des hé­ros

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - MI­CHEL AUDÉTAT

Le ci­néaste Fran­cis Ford Cop­po­la a an­non­cé qu’il al­lait en­fin réa­li­ser un très vieux pro­jet de­ve­nu my­thique: «Me­ga­lo­po­lis» qui s’ins­pire de l’oeuvre d’ayn Rand. Mais qui connaît ici cette ro­man­cière du libéralisme que Do­nald Trump dit ado­rer? His­toire d’une femme de grande in­fluence.

Les fans de Fran­cis Ford Cop­po­la («Le Par­rain», «Apo­ca­lypse Now», etc.) peuvent se ré­jouir. Dans un en­tre­tien ac­cor­dé au web­zine Dead­line, le ci­néaste de 80 ans vient de dé­cla­rer qu’il n’en­tend pas se re­ti­rer sans avoir réa­li­sé l’an­cien et très am­bi­tieux pro­jet qu’il ca­resse de­puis des dé­cen­nies: «Me­ga­lo­po­lis» dont le tra­vail sur le script avait dé­bu­té en 1983. Si le titre fait al­lu­sion à «Me­tro­po­lis» de Fritz Lang, le scé­na­rio puise lar­ge­ment dans l’oeuvre de la ro­man­cière Ayn Rand.

Rien d’anor­mal si ce nom ne vous dit rien. L’édi­tion de langue fran­çaise a long­temps né­gli­gé Ayn Rand et ses deux vastes ro­mans qui ont exer­cé une sé­duc­tion et une in­fluence ex­cep­tion­nelles aux États-unis: «La source vive» (1943) et «La grève» (1957). Nom­breux sont ceux qui disent avoir été ébran­lés par leur lec­ture: le ré­pu­bli­cain Paul Ryan (pré­sident de la Chambre des re­pré­sen­tants de 2015 à 2019), l’éco­no­miste Alan Greens­pan (pré­sident de la Réserve fé­dé­rale de 1987 à 2006), l’ac­tuel se­cré­taire d’état Mike Pom­peo, le fon­da­teur d’apple Steve Jobs, le co­fon­da­teur de Wi­ki­pé­dia Jim­my Wales, Brad Pitt et An­ge­li­na Jo­lie… Même Hillary Clinton dit avoir eu sa «pé­riode Ayn Rand». Et Do­nald Trump pré­tend que «La source vive» est son ro­man pré­fé­ré.

Ayn Rand chez les Simp­son

Mais la lec­ture d’ayn Rand n’est pas qu’un sport d’élite. En 1991, une en­quête de la Bi­blio­thèque du Con­grès avait éta­bli que «La grève» était le livre ayant exer­cé l’in­fluence la plus consi­dé­rable sur la vie des Amé­ri­cains après la Bible. Des ré­fé­rences à Ayn Rand ap­pa­raissent dans les sé­ries «Lost», «Mad Men», «Des­pe­rate Hou­se­wives», mais aus­si dans plu­sieurs épi­sodes des «Simp­son». Marge Simp­son est aus­si une lec­trice de «La source vive». «Ce livre n’est-il pas la Bible des rin­gards ré­ac­tion­naires?» lui de­mande sa fille Li­sa.

Cu­rieu­se­ment, la Suisse ro­mande a été pion­nière. À la fin des an­nées 1950, une pu­bli­ca­tion de «La grève» avait été lan­cée à Ge­nève. Cul­mi­nant à plus de 1300 pages, cette somme ro­ma­nesque avait dé­jà ef­frayé l’édi­teur amé­ri­cain qui avait sug­gé­ré des coupes: «Vous cou­pe­riez dans la Bible?» avait ré­tor­qué Ayn Rand. À Ge­nève, l’édi­teur Je­he­ber em­poigne l’af­faire en dé­ci­dant de pu­blier le ro­man en trois vo­lumes. Les deux pre­miers pa­raissent mais pas le troi­sième, l’édi­teur ayant fait faillite. Les lec­teurs de cette époque ont donc été pri­vés d’une par­tie dé­ci­sive: le long dis­cours du mys­té­rieux John Galt où sont ex­po­sés les fon­de­ments de la doc­trine ran­dienne. Il se conclut sur un ser­ment d’égoïsme in­té­gral: «Je jure sur ma vie et l’amour que j’ai pour elle, de ne ja­mais vivre pour les autres ni de­man­der aux autres de vivre pour moi.»

Il a fal­lu at­tendre la tra­duc­tion pu­bliée par les Belles Lettres, en 2013, pour qu’on dé­couvre en­fin le dis­cours de John Galt en langue fran­çaise. De­puis lors, Ayn Rand s’est fait mieux connaître. C’est ce que constate l’es­sayiste et éco­no­miste ge­ne­vois Pierre Bes­sard: «Elle a écrit ses livres aux État­su­nis, pour ce mar­ché, et il est donc nor­mal qu’elle y soit plus connue. Mais les idées sont au­jourd’hui plus ac­ces­sibles et Ayn Rand a dé­fi­ni­ti­ve­ment fait son en­trée en Eu­rope. Elle a dé­sor­mais des lec­teurs un peu par­tout. En par­ti­cu­lier dans les centres éco­no­miques à haute va­leur ajou­tée et dans la com­mu­nau­té fi­nan­cière ou en­tre­pre­neu­riale.»

se fa­mi­lia­rise ain­si avec l’oeuvre dé­rou­tante de cette pa­sio­na­ria du ca­pi­ta­lisme née dans une fa­mille juive de Saint-pé­ters­bourg, en 1905. À 20 ans, l’ob­ten­tion d’un vi­sa lui per­met de fuir la Rus­sie et le bol­che­visme haï. Alis­sa Zi­no­viev­na est une jeune fille ga­vée de lit­té­ra­ture hé­roïque (Scott, Du­mas, Hu­go…) qui dé­barque aux État­su­nis, file à Hollywood où elle de­vient script, tra­vaille avec Ce­cil B. De­mille, prend le nom d’ayn Rand, pu­blie ses pre­miers textes et épouse le jeune ac­teur Frank O’connor, beau gars mais aux idées molles, qu’elle va trans­for­mer en homme au foyer.

Son ma­ri ne res­semble guère au mâle idéal que dé­crivent ses deux ro­mans cultes: un être d’ex­cep­tion, es­prit au­da­cieux et por­té sur l’ac­tion, in­dif­fé­rent à l’opi­nion pu­blique et maître de soi comme l’est le hé­ros de «La source vive». Ar­chi­tecte in­com­pris, Ho­ward Roark in­carne et pro­clame «la vertu d’égoïsme» que dé­fend Ayn Rand: «L’al­truisme est cette doc­trine qui de­mande que l’homme vive pour les autres et qu’il place les autres au-des­sus de soi-même. Or au­cun homme ne peut vivre pour un autre…»

Leo­nard Mc­combe/ Get­tyi­mages

L’écri­vaine Ayn Rand en 1967. Née en Rus­sie et morte à New York en 1982, elle a été la pa­sio­na­ria du ca­pi­ta­lisme.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.