Notre dame d’am­ster­dam

Le Matin Dimanche - - SPORTS -

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils ne doutent de rien et ils ter­ro­risent les puis­sants avec une fougue vir­tuose. In­utile, même, de les nom­mer: la pla­nète en­tière les ra­conte avec fer­veur, les contemple avec can­deur, tra­ver­sée par une sorte de nos­tal­gie ju­bi­la­toire où l’on cite – sans trop sa­voir, mais quelle im­por­tance? – le foot­ball ef­fron­té, les six­ties anars et les cri­nières sau­vages de l’ajax Am­ster­dam de 1969, an­née hé­ré­tique.

La ressemblance avec 2019 est trou­blante, n’étaient quelques ajus­te­ments ca­pil­laires: c’est l’his­toire de deux équipes pra­ti­que­ment in­con­nues du conti­nent qui, avec une force de convic­tion in­sen­sée, ébau­bissent en jouant un autre foot­ball, le seul qui prend deux ailes (4-3-3). Un foot­ball dit to­tal, fait de trans­mis­sions ra­pides et de connexions par­faites. Un foot­ball qui re­ven­dique, qui conquiert et qui ba­ti­fole, fon­dé sur l’at­taque, la cir­cu­la­tion du bal­lon et les per­mu­ta­tions de postes – ce que l’on dé­signe au­jourd’hui par un dé­pas­se­ment de fonc­tion – sur toute la lar­geur du ter­rain, jus­qu’à créer le sur­nombre et le dés­équi­libre: les dé­fen­seurs at­taquent, les at­ta­quants dé­fendent, le mou­ve­ment ca­ra­cole vers l’avant, tou­jours vers l’avant, comme un re­fus or­gueilleux de su­bir la moindre do­mi­na­tion, ja­mais, pas une se­conde, plu­tôt tout perdre.

Voi­là sans doute pour­quoi la pla­nète s’émeut tant face à l’ajax de 2019, par le même at­ta­che­ment vis­cé­ral qui, avec le temps, nous lie à chaque mo­nu­ment, fût-il ar­chi­tec­tu­ral, lit­té­raire ou spor­tif. Nous avons ins­crit le foot­ball to­tal à notre pa­tri­moine af­fec­tif, et il n’est plus per­mis de le conce­voir au­tre­ment. Presque per­sonne ne l’a vu, mais tout le monde y croit et en parle. C’est le propre du sa­cré, ja­mais ou­blié, per­pé­tuel­le­ment ma­gni­fié, que d’ap­par­te­nir un jour à l’in­cons­cient col­lec­tif, sous une re­pré­sen­ta­tion conforme que l’on vou­drait in­tou­chable.

C’est ça, l’ajax: il nous ap­par­tient à tous, comme la ca­thé­drale Notre-dame que nous sou­hai­tons re­cons­truire à l’iden­tique, très scru­pu­leu­se­ment, y com­pris dans ses vieille­ries évi­tables. L’ajax pour­rait ga­gner la Ligue des champions dans un bon 4-4-2 qu’il ne se­rait pas pour au­tant sa­cré, s’il n’en de­vien­drait pas re­né­gat. L’ajax ne peut être au­tre­ment que jeune, beau, sans peur et sans limites. Il ne peut être qu’éter­nel.

«Nous avons ins­crit le foot­ball to­tal à notre pa­tri­moine af­fec­tif et il n’est plus per­mis de le conce­voir au­tre­ment»

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