Sé­lec­tion­nés sur la base de leur ADN

La Chine sé­lec­tionne ses ath­lètes pour les JO 2022 à Pé­kin à par­tir d’ana­lyses gé­né­tiques. Une méthode dé­criée et en­core mal maî­tri­sée par les scien­ti­fiques.

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«Des scien­ti­fiques rou­mains fai­saient des tests sur des en­fants pour voir leur ca­pa­ci­té à ré­agir po­si­ti­ve­ment au do­page» Fa­bian Ohl, sociologue

Dans moins de trois ans, Pé­kin ac­cueille­ra les 24es Jeux olym­piques d’hi­ver. À do­mi­cile, la dé­lé­ga­tion na­tio­nale au­ra faim de mé­dailles. Sur la ligne de dé­part, tous les ath­lètes chi­nois de­vraient avoir un point com­mun: ils au­ront été sé­lec­tion­nés gé­né­ti­que­ment. Les champions naissent-ils dans les éprou­vettes? Les au­to­ri­tés de l’em­pire du Mi­lieu sont per­sua­dées que l’on peut en tout cas y dé­ce­ler les fu­turs mé­daillés olym­piques. «Le sé­quen­çage com­plet du gé­nome se­ra ap­pli­qué aux ath­lètes ex­cep­tion­nels par­ti­ci­pant aux Jeux d’hi­ver pour tes­ter la vi­tesse, l’en­du­rance et la force ex­plo­sive», avance le Mi­nis­tère des sciences et de la tech­no­lo­gie dans un do­cu­ment of­fi­ciel pu­blié l’an­née der­nière. Se­lon le ca­len­drier an­non­cé, ce pro­gramme de sé­lec­tion ba­sé sur des «cri­tères gé­né­tiques» de­vrait durer jus­qu’en 2020.

Un tel pro­gramme per­met­trait no­tam­ment de dé­tec­ter cer­taines fai­blesses phy­siques, comme un risque ac­cru de bles­sures. «La sé­lec­tion d’un ath­lète est au­jourd’hui lar­ge­ment ba­sée sur l’ex­pé­rience des en­traî­neurs, a pré­ci­sé au «South Chi­na Mor­ning Post» un cher­cheur, res­té ano­nyme, qui par­ti­cipe à ce pro­jet. Cer­tains en­fants ont des tests phy­siques presque parfaits, mais leurs gènes portent une bombe à re­tar­de­ment. Si elle ex­plose, on au­rait per­du de l’ar­gent, des an­nées d’ef­forts, et peut-être même la vie de ces jeunes.»

Le re­tour d’un «vieux fan­tasme»

Le gé­né­ti­cien Jacques Fel­lay ne cache pas son éner­ve­ment. «Ce pro­jet me fait pro­fon­dé­ment sou­pi­rer, regrette le pro­fes­seur à L’EPFL et au CHUV. Il n’est pas ex­clu qu’un jour, nous soyons ca­pables d’éta­blir des pré­dic­tions re­la­ti­ve­ment fiables. Ce n’est pas le cas au­jourd’hui. Pour les JO 2022, un tel pro­jet n’ap­por­te­ra rien.» Ce scien­ti­fique souligne la «fas­ci­na­tion» que les gènes pro­voquent dans toutes les couches de la so­cié­té. «Ce mythe au­tour de la toute-puis­sance de L’ADN a été construit lors des der­nières dé­cen­nies. Il fait au­jourd’hui écho à cer­tains rêves de gran­deur de cer­tains États.» À tous les Jeux olym­piques, les grandes na­tions se livrent une lutte fé­roce en tête du clas­se­ment des mé­dailles. Les suc­cès spor­tifs sont alors un moyen de glo­ri­fier la puis­sance éta­tique.

Uti­li­ser le gène comme un dé­tec­teur de ta­lent, la lu­bie n’est pas ré­cente. Le sociologue Fabien Ohl évoque un «vieux fan­tasme»: «Un ath­lète rou­main m’a dé­taillé les pro­ces­sus de sé­lec­tion en place dans son pays dès les an­nées 80. Les scien­ti­fiques fai­saient des tests sur des en­fants de 12 ou 13 ans pour voir leur ca­pa­ci­té à ré­agir po­si­ti­ve­ment au do­page. Ils étaient en­suite re­te­nus en fonc­tion de ces ré­sul­tats.»

Des ex­pé­ri­men­ta­tions qui sou­lèvent des ques­tions évi­dentes de dé­on­to­lo­gie. «Nous as­sis­tons à une mar­chan­di­sa­tion de l’hu­main, avance Ch­ris­tine Cla­vien, maître à l’ins­ti­tut d’éthique bio­mé­di­cale de l’uni­ver­si­té de Ge­nève. Avec cette ap­proche sys­té­mique, les ins­tances chi­noises consi­dèrent les ath­lètes comme des ob­jets. Les centres d’en­traî­ne­ment sont alors des usines à champions.»

Les tests ha­sar­deux du Lau­sanne-sport

En 2013, le LS avait dé­frayé la ch­ro­nique en jouant les ap­pren­tis sor­ciers. Le club, qui lut­tait alors contre la re­lé­ga­tion, avait an­non­cé en grande pompe une ana­lyse gé­né­tique de ses joueurs. Les ré­sul­tats, pro­duits par la so­cié­té Genes-x avaient été pré­sen­tés à la presse. Dé­jà à l’époque, les cri­tiques de spé­cia­listes avaient été vi­ru­lentes. «C’était fu­meux d’un point de vue scien­ti­fique, et scan­da­leux d’un point de vue éthique», ré­sume en­core avec vé­hé­mence le Pr Jacques Fel­lay.

«Nous n’avions pas fait ces tests dans une op­tique de sé­lec­tion ou de re­cru­te­ment, se dé­fend de son cô­té Jean-fran­çois Col­let, alors vice-pré­sident du club. Notre but était de mieux pou­voir s’oc­cu­per de nos joueurs, en op­ti­mi­sant notre pré­pa­ra­tion par exemple.» Le ca­pi­taine Guillaume Katz s’était mon­tré en­thou­siaste il y a six ans, évo­quant une «nou­veau­té très in­té­res­sante» qui per­met­trait à l’équipe «de pro­gres­ser plus vite». Au­jourd’hui, le dis­cours du dé­fen­seur a quelque peu chan­gé. «La moi­tié des joueurs avait je­té l’en­ve­loppe des ré­sul­tats sans même l’ou­vrir. Se­lon ces tests, j’avais un fort risque de bles­sure au ni­veau du ge­nou et des ten­dons. Ce­la ne m’est ja­mais ar­ri­vé du­rant toute ma car­rière. C’est un exemple qui montre que ces tests n’étaient pas très fiables.»

En 2013, les au­to­ri­tés can­to­nales étaient ra­pi­de­ment in­ter­ve­nues au­près du Lau­sanne-sport pour mettre un terme à ces pra­tiques. «Vi­si­ble­ment, le club n’avait pas te­nu compte du cadre lé­gal en vi­gueur sur la pro­tec­tion des em­ployés et l’uti­li­sa­tion de la gé­né­tique, souligne le pro­fes­seur Do­mi­nique Spru­mont, di­rec­teur ad­joint de l’ins­ti­tut de droit de la san­té à l’uni­ver­si­té de Neu­châ­tel. L’in­té­rêt n’était pas mé­di­cal ou scien­ti­fique, mais éco­no­mique et com­mer­cial. La so­cié­té im­pli­quée n’était pas au­to­ri­sée en Suisse et oeu­vrait donc dans l’illé­ga­li­té.»

Genes-x a fait faillite quelques mois après cette ten­ta­tive in­fruc­tueuse. L’en­tre­prise était le spon­sor des Lau­san­nois en Coupe de Suisse. «C’était un coup mar­ke­ting», ré­sume au­jourd’hui le ca­pi­taine Guillaume Katz, qui oeuvre dé­sor­mais dans ce do­maine au sein du LS. Jean-fran­çois Col­let, lui, per­siste et signe. «Il y avait un vrai po­ten­tiel mé­di­cal. Nous étions peut-être ar­ri­vés trop tôt dans le mi­lieu avec cette ap­proche.»

Comme cal­cu­ler le vent avec son doigt

Les grands clubs de foot­ball sont at­ti­rés par la gé­né­tique de­puis des an­nées. C’est no­tam­ment le cas dans la ri­chis­sime Pre­mier League. Le Bar­ça n’est pas en reste. Le géant ca­ta­lan a me­né une longue étude sur 74 de ses joueurs en 2007 et en 2012 par l’intermédiaire du Dr Pu­na.

Mais est-ce que L’ADN peut à lui seul ex­pli­quer les ex­ploits spor­tifs? «Le gène est étroi­te­ment lié à la per­for­mance, mais ce n’est de loin pas le seul pa­ra­mètre, souligne Fabien Ohl, pro­fes­seur à l’ins­ti­tut des sciences du sport de Lau­sanne. Il faut aus­si prendre en compte l’environnement éco­no­mique, psy­cho­lo­gique et so­cial de l’ath­lète. Il ne suf­fit pas d’être grand pour être le meilleur sau­teur en hau­teur par exemple. C’est une condi­tion sou­vent né­ces­saire, mais pas suf­fi­sante.»

Plu­sieurs études scien­ti­fiques es­timent pour­tant que 60% des performances spor­tives sont liées à la gé­né­tique. «C’est un chiffre qui est aus­si fiable que mettre le doigt de­hors pour sen­tir la di­rec­tion du vent, image le gé­né­ti­cien Jacques Fel­lay. Il y a un fond de vé­ri­té mais c’est trop vague. Les gènes ex­pliquent une par­tie de la per­for­mance spor­tive, mais l’environnement dé­fi­nit le reste. La ques­tion de sa­voir où s’ar­rête le cur­seur n’est pas ré­glée. On est quelque part entre 20 et 80%.» Entre l’in­né et l’ac­quis, le se­cret de fa­bri­ca­tion des champions n’est pas en­core per­cé.

Ju Peng

Le pré­sident Xi Jin­ping (en bleu) pose avec des ath­lètes chi­nois dans le tout nou­veau centre na­tio­nal d’en­traî­ne­ment pour les sports d’hi­ver à Pé­kin.

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