Kim­ber­ley, l’ul­time se­cret da’ us­tra­lie

Pour les Aus­tra­liens eux-mêmes, elle est la «der­nière fron­tière». Une ré­gion si sau­vage, si iso­lée qu’au­cune route n’y mène. À bord d’un su­perbe yacht, entre mer­veilles na­tu­relles et mys­tères abo­ri­gènes, ce bout du monde dé­voile ses tré­sors en toute in­tim

Le Matin Dimanche - - VOYAGES - TEXTES: SYL­VIE BEDNAR PHOTOS: STA­NIS­LAS FAUTRÉ

Sur le vaste pla­teau de Kim­ber­ley pi­que­té d’herbes blondes et de bao­babs, des sto­ck­men (cow-boys) ras­semblent leurs trou­peaux dans la moi­teur d’une fin de sai­son des pluies. Scène de vie or­di­naire et em­blé­ma­tique de ce gi­gan­tesque ter­ri­toire qui consti­tue la plus sep­ten­trio­nale des neuf ré­gions de l’aus­tra­lie-oc­ci­den­tale. Un

«Far West» grand comme dix fois la Suisse (423 517 ki­lo­mètres car­rés) qui ne compte que trois villes et moins de 40 000 ha­bi­tants, ce qui en fait une des zones les moins den­sé­ment peu­plées de la pla­nète… Les cours d’eau qui la sillonnent se

jettent à corps per­du vers un lit­to­ral es­car­pé, spec­ta­cu­laire, bor­dé de man­groves par­mi les plus vierges au monde, et qua­si in­ac­ces­sible par voie ter­restre. Si ce n’est via la lé­gen­daire Gibb Ri­ver Road et ses ra­mi­fi­ca­tions: 660 ki­lo­mètres d’une piste ré­ser­vée aux aven­tu­riers aguer­ris qui, en 4 x 4, ga­gne­ront à la sueur de leur front l’ac­cès à quelques-unes des mer­veilles du Kim­ber­ley. Pour le grand spec­tacle en ver­sion in­té­grale, c’est par la mer qu’il faut l’abor­der. Ren­dez-vous est pris à Broome, aux portes du Grand Désert de Sable et de l’océan…

Fon­dée en 1879, plus de soixante-dix ans après le pas­sage de Phi­lip Par­ker King, com­man­dant de la pre­mière ex­pé­di­tion dé­pê­chée par la Cou­ronne bri­tan­nique, Broome n’était au dé­part qu’un bled cô­tier pous­sié­reux né de la fièvre qui sui­vit la dé­cou­verte, dans les pro­fon­deurs des eaux tur­quoise de l’océan In­dien, de la «mo­ther of pearl», Pinc­ta­da maxi­ma, la plus grande huître per­lière du monde. Dès lors, des aven­tu­riers ve­nus de tous ho­ri­zons, Ja­po­nais, Chi­nois, Ma­lai­siens et Eu­ro­péens, af­fluèrent pour ten­ter leur chance au large, sou­vent au prix de leur vie dans ces eaux in­fes­tées de re­quins et de cro­co­diles de mer. À une époque où les boutons des vê­te­ments étaient prin­ci­pa­le­ment faits de nacre, cet em­bryon de ville de­vint ra­pi­de­ment son prin­ci­pal lieu de ré­colte, four­nis­sant au monde 80% de cette ma­tière pre­mière jus­qu’aux pré­mices de la Se­conde Guerre mon­diale, quand le plas­tique rem­pla­ça la nacre. Broome se re­con­ver­tit alors dans la per­li­cul­ture.

Au­jourd’hui, cette pe­tite ca­pi­tale ré­gio­nale à l’in­do­lence tro­pi­cale, plan­tée de pal­miers, de man­guiers cen­te­naires et de mai­son­nettes co­lo­niales blanches en tôle on­du­lée, est de­ve­nue le point de ral­lie­ment des bour­lin­gueurs du bush et des voya­geurs en go­guette, Aus­tra­liens en tête. Ve­nus de Syd­ney, Perth, Bris­bane ou du fin fond de l’out­back (ar­rière-pays), tous fan­tasment sur ce bout du monde à peine ef­fleu­ré et qua­si in­ha­bi­té qu’ils sur­nomment à juste titre la «der­nière fron­tière». Par­mi eux, quelques hap­py few sont là pour réa­li­ser le rêve d’une vie: dé­cou­vrir le Kim­ber­ley avec True North Ad­ven­ture Cruises, autre lé­gende du pays…

L’aven­ture de cette com­pa­gnie dé­bute il y a un peu plus de trente ans quand son fon­da­teur, Craig How­son, qui fut tour à tour pê­cheur de crus­ta­cés puis concep­teur et pi­lote d’un ba­teau lo­gis­tique de l’ame­ri­ca’s Cup, lance les pre­miers char­ters pour la pêche spor­tive au bar­ra­mun­di le long des côtes du Kim­ber­ley. La beau­té sau­vage de ces ri­vages ou­bliés lui fait vite en­tre­voir un po­ten­tiel pour de su­perbes croi­sières d’ex­plo­ra­tion.

Au pre­mier ma­tin, dans la baie de Tal­bot, nous abor­dons les Horizontal Falls, dans l’ar­chi­pel des Bou­ca­niers. Là, les îles se comptent par cen­taines et la mer d’huile est d’un vert cé­la­don par­fait

Mais l’idée révolutionnaire qui éta­bli­ra dé­fi­ni­ti­ve­ment la no­to­rié­té de la com­pa­gnie au dé­but des an­nées 2000 se­ra d’em­bar­quer à bord un hé­li­co­ptère, afin de pro­lon­ger la dé­cou­verte par la voie des airs. Un concept in­édit dé­voi­lé dans un documentaire du réa­li­sa­teur Mal­colm Dou­glas qui fit grand bruit en Aus­tra­lie. Dès lors, les per­son­na­li­tés se pressent pour em­bar­quer sur le True North. Par­mi elles, Steve Ir­win, cé­lèbre ani­ma­teur de l’émis­sion «The Cro­co­dile Hunter»… Nos­tal­gique, Craig How­son se sou­vient d’une ex­cur­sion noc­turne avec cet in­tré­pide amou­reux de la na­ture au­jourd’hui dé­cé­dé, à la re­cherche d’un de ces monstres aux mâ­choires d’acier qui hantent les ri­vages du Kim­ber­ley: «Nous avons trou­vé ce grand cro­co­dile de 4 mètres, Steve a ram­pé vers la bête, s’est as­sis à cô­té d’elle puis s’est tour­né vers la ca­mé­ra en di­sant: «Cri­key! N’est-ce pas là une beau­té?» On ne pou­vait rê­ver meilleur coup de pub, d’au­tant que l’icône de la té­lé­vi­sion aus­tra­lienne ne ta­ris­sait pas d’éloges sur l’or­ga­ni­sa­tion de la croi­sière qu’il consi­dé­rait comme «la meilleure du monde en­tier»… Après ce­la, les ré­ser­va­tions ont ex­plo­sé. Il était temps de pas­ser à un ba­teau en­core plus grand.»

Em­preintes fos­siles de di­no­saures

C’est sur ce su­per-yacht de 50 mètres, joyau de la très sé­lecte col­lec­tion Luxu­ry Lodges of Aus­tra­lia, équi­pé de plu­sieurs ca­nots d’ex­pé­di­tion et du fa­meux hé­li­co­ptère, que nous em­bar­quons pour une se­maine de ca­bo­tage le long des côtes du Kim­ber­ley. «Ôtez vos chaus­sures, vous ne les re­met­trez que pour les ex­cur­sions et à votre dé­part.» Le ton est don­né. La croi­sière se­ra chic, mais sans chi­chis.

À peine à bord, une coupe de cham­pagne à la main, nous faisons connais­sance avec nos com­pa­gnons de route. Il semble bien loin, le temps du pre­mier ba­teau char­ter, où des clients aux che­veux longs ti­raient leur bière fraîche de la gla­cière et dî­naient sur une table de pique-nique!

Au­jourd’hui, on dresse de belles tables dans la salle à man­ger. En coulisses, le chef Luke Pur­cell veille au plai­sir des pa­pilles. Sou­riant, l’oeil brillant, cha­peau­té comme un cow-boy, il éla­bore une cui­sine mo­derne et dé­li­cieuse. Pois­sons et crabes de man­grove pro­viennent des pêches mi­ra­cu­leuses des clients qui, vi­si­ble­ment, en raf­folent: l’ac­ti­vi­té af­fiche com­plet tous les jours.

Lon­geant les dunes blanches de la pé­nin­sule de Dam­pier, nous lais­sons der­rière nous Broome, les 22 ki­lo­mètres de sable de la Cable Beach et son in­con­tour­nable mé­ha­rée à dos de dro­ma­daire au cou­cher du so­leil, dé­pas­sons les fa­laises ru­bi­condes de Gan­theaume Point avant d’at­teindre les es­car­pe­ments tout aus­si rou­geoyants du cap Le­veque, là où, il y a 130 mil­lions d’an­nées, thé­ro­podes, sau­ro­podes et autres di­no­saures du ju­ras­sique ont lais­sé par mil­liers leurs em­preintes fos­si­li­sées dans le grès rouge. Le­veque? L’iti­né­raire égrè­ne­ra d’autres noms fran­çais, Vol­taire, Bo­na­parte, Bou­gain­ville, rap­pe­lant qu’en 1801, l’ex­pé­di­tion du car­to­graphe et ma­rin fran­çais Nicolas Bau­din est pas­sée par là…

Un mur d’eau de 4 mètres

Au pre­mier ma­tin, dans la baie de Tal­bot, nous abor­dons les Horizontal Falls, dans l’ar­chi­pel des Bou­ca­niers. Là où les îles se comptent par cen­taines et où la mer d’huile est d’un vert cé­la­don par­fait. Pre­mières des at­trac­tions de la mer de Ti­mor dans la­quelle nous ve­nons de nous lan­cer, ces «chutes ho­ri­zon­tales» sont un phé­no­mène unique au monde cau­sé par des ma­rées de très grande am­pli­tude pou­vant at­teindre près de douze mètres. Quand la mer monte, elle vient s’en­gouf­frer par deux passes étroites en­ca­drées de hautes barres ro­cheuses pa­ral­lèles à la chaîne Mclar­ty. Lorsque l’eau se re­tire, plus vite d’un cô­té que de l’autre sur ces frac­tures étroites et de dif­fé­rentes pro­fon­deurs, un mur d’eau de près de quatre mètres de hau­teur se forme et se dé­verse en un cou­rant ra­geur. C’est aus­si la pre­mière op­por­tu­ni­té de grim­per dans le chop­per (hé­li­co) de­puis le rouf du ba­teau pour un sur­vol pa­no­ra­mique sai­sis­sant, ou de prendre d’as­saut les Ten­der qui nous em­portent au plus près de ces ca­ta­ractes ma­rines.

À Mont­go­me­ry Reef, le True North s’im­misce dans un des che­naux in­di­go du parc ma­rin de Cam­den Sound, vaste dé­dale de la­gons et de langues de sable de près de 400 ki­lo­mètres car­rés par­se­mé d’îlots. Le ré­cif co­ral­lien étonne par l’abon­dance de son bes­tiaire. Tor­tues, du­gongs, dau­phins et ba­leines à bosse écument les eaux lim­pides et in­fi­ni­ment tur­quoise. Mais si l’on re­joint cet autre spot ico­nique de la ré­gion, c’est aus­si pour as­sis­ter au cu­rieux spec­tacle qui se dé­roule à chaque ma­rée des­cen­dante quand le mas­sif ré­ci­fal, en­tiè­re­ment dé­cou­vert, semble sur­gir des pro­fon­deurs, tel un gi­gan­tesque sous-ma­rin fai­sant sur­face. Des di­zaines de ra­pides dé­valent alors ses pentes hautes de près de cinq mètres. Et, sur la table des her­biers fraî­che­ment dé­voi­lés, une mul­ti­tude d’huî­triers, ai­grettes et autres échas­siers et plu­viers peuvent alors fes­toyer gou­lû­ment.

La car­to­gra­phie re­trace la chro­no­lo­gie des na­vi­ga­teurs. Elle se sou­vient de l’aven­tu­rier et pi­rate William Dam­pier, qui fut le pre­mier An­glais à ex­plo­rer la «Nou­velle-hol­lande» à la fin du XVIIE siècle; de Nicolas Bau­din, le Fran­çais qui pré­cé­da le Bri­tan­nique Phi­lip Par­ker King. Ce der­nier, re­van­chard, s’em­pres­sa de bap­ti­ser les deux mon­tagnes ta­bu­laires que l’on aper­çoit de­puis le pont du ba­teau du nom de dé­faites na­po­léo­niennes, Tra­fal­gar et Wa­ter­loo. Et, quand le True North se fau­file dans les gorges spec­ta­cu­laires des ri­vières Hunter et Prince Regent (dont le bas­sin est clas­sé réserve de la bio­sphère par l’unes­co), la géo­lo­gie pour­suit et ac­cé­lère cette re­mon­tée dans le temps.

Spec­ta­cu­laires cas­cades

Des cen­taines de mil­liers d’an­nées nous sé­parent de l’ori­gine de ces ba­saltes et vieux grès oxy­dés qui nous toisent de toute leur hau­teur. Et quand en­fin nous ar­ri­vons au pied de royales cas­cades, telles les King Cas­cades ou, plus spec­ta­cu­laires en­core, celles, ju­melles, de King George, Cap­tain Ben se fait une joie de plon­ger la proue du True North sous les vertigineux voiles d’eau. Il est alors l’heure, très at­ten­due pour les pas­sa­gers, de prendre une douche re­vi­go­rante,

Le jour se lève sur la Hunter Ri­ver. En 1820, Phi­lip Par­ker King, qui com­man­dait la pre­mière ex­pé­di­tion bri­tan­nique, dé­cri­vait ses «eaux pleines de vie». Rien ne semble avoir chan­gé…

Ci-des­sus, à g.: ces pein­tures ru­pestres abo­ri­gènes de la pé­riode Wand­ji­na, vieilles de 1700 ans, sont ty­piques de cette ré­gion de Kim­ber­ley.

À g.: le Kim­ber­ley re­cèle bien des tré­sors, tel ce pay­sage pa­ra­di­siaque en amont des chutes de Kings Cas­cade, loin des cro­co­diles d’es­tuaire.

Ci-des­sus: plage aux teintes ocre et rouges bor­dée de man­groves à Broome, pe­tite ca­pi­tale ré­gio­nale et point de ral­lie­ment des bour­lin­gueurs du bush.

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