L’homme se rêve im­mor­tel

Pâques cé­lèbre la ré­sur­rec­tion du Ch­rist, qui a vain­cu la mort pour nous of­frir la vie éter­nelle. Près de 2000 ans plus tard, qu’en est-il de nos rêves d’im­mor­ta­li­té?

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - LAETITIA GRI­MAL­DI laetitia.gri­mal­[email protected]­ne­te­sante.ch

Se­lon la re­li­gion chré­tienne, Jé­sus-ch­rist est mort cru­ci­fié aux alen­tours de l’an 30, avant de res­sus­ci­ter le sur­len­de­main. Par sa mort, il ra­che­tait nos pé­chés: une vie éter­nelle était ain­si pro­mise aux âmes pieuses. Au­jourd’hui, même chez les plus athées et ma­té­ria­listes, le rêve d’im­mor­ta­li­té conti­nue d’agir comme source d’es­poir. Cer­tains es­timent d’ailleurs qu’on est au-de­là de l’es­pé­rance, puisque «l’homme qui vi­vra 1000 ans est dé­jà né». Énon­cée par des per­son­na­li­tés comme le gé­né­ti­cien bri­tan­nique Au­brey de Grey ou le chi­rur­gien-uro­logue fran­çais Laurent Alexandre, cette af­fir­ma­tion est l’un des fils rouges du trans­hu­ma­nisme, cou­rant de pensée convain­cu d’une nou­velle race hu­maine à ve­nir, née de l’amé­lio­ra­tion par les sciences et la tech­no­lo­gie.

C’est vrai, sous nos la­ti­tudes avan­ta­gées, l’es­pé­rance de vie aug­mente. Pas­sée res­pec­ti­ve­ment de 70,9 à 85,4 ans chez les femmes et de 66,4 à 81,4 ans chez les hommes entre 1948 et 2017*, elle ouvre la voie à des cen­te­naires (voir en­ca­dré). Le mil­lé­naire d’exis­tence semble pour­tant loin, d’au­tant plus que l’es­pé­rance de vie prend da­van­tage les al­lures d’une pente douce, presque stable ces der­nières an­nées, que d’une mon­tée en flèche. Pas de quoi faire dou­ter les dé­fen­seurs d’une lon­gé­vi­té bien­tôt dé­cu­plée, qui misent sur les pro­grès ex­po­nen­tiels de la science et de la mé­de­cine. Un phé­no­mène pas si ré­cent…

«Tout a bas­cu­lé au XVIIIE siècle, ère de la modernité et du pro­grès, rap­pelle la

Dre Da­nie­la Cer­qui, maître d’en­sei­gne­ment et de re­cherche en an­thro­po­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Lau­sanne. La so­cié­té – ju­déo-chré­tienne no­tam­ment – jus­qu’alors théo­cen­trée, au­tre­ment dit ba­sée sur la re­li­gion, bas­cule dans une lo­gique tech­no­cen­trée. Le pro­grès de­vient le siège de tous les es­poirs. Le salut de l’âme jusque-là es­pé­ré après la mort se trans­forme en soif de dé­si­rs et de lon­gé­vi­té dans la vie ter­restre.» La mé­de­cine af­fûte son sa­voir sans re­lâche, pas­sant de l’étude du corps

à celle des or­ganes et des cel­lules pour fi­na­le­ment plon­ger dans le gé­nome et les mys­tères de l’in­fi­ni­ment pe­tit. Cryo­gé­ni­sa­tion, clo­nage, les tech­niques se suc­cèdent pour ten­ter de re­pous­ser tou­jours plus loin les limites du corps mor­tel.

Mé­de­cine d’amé­lio­ra­tion

«Notre so­cié­té est de­puis long­temps trans­hu­ma­niste, mais sans oser se l’avouer, ex­plique la Dre Cer­qui. Il y a quinze ans, le terme était en­core ta­bou. Dans les la­bo­ra­toires scien­ti­fiques où des ex­pé­ri­men­ta­tions des­ti­nées à «per­fec­tion­ner» plus qu’à «soi­gner» étaient de­puis long­temps à l’oeuvre, on ba­layait la ques­tion. Au­jourd’hui, on com­mence à as­su­mer cette ten­dance pé­rilleuse: celle de pas­ser d’une mé­de­cine thé­ra­peu­tique à une mé­de­cine d’aug­men­ta­tion et d’amé­lio­ra­tion. L’ex­plo­sion des thé­ra­pies «per­son­na­li­sée», «pré­dic­tive», «an­ti-âge» en est la preuve: on prend de plus en plus en charge des per­sonnes en bonne san­té.»

Le chan­ge­ment va loin et laisse en­tre­voir des in­éga­li­tés criantes. «Le simple fait de vieillir fait dé­sor­mais de nous des patients à trai­ter, pour­suit l’an­thro­po­logue. Mais tan­dis que cer­tains dans le monde meurent tou­jours de rou­geole ou d’une crise d’asthme, d’autres dé­pensent des for­tunes pour faire soi­gner leur vieillis­se­ment. La fi­ni­tude propre à l’hu­ma­ni­té est quelque chose dont on ne veut tout sim­ple­ment plus.»

Un ins­tant alors, rê­vons. D’une vie éter­nelle, ou plus mo­des­te­ment de vivre un mil­lé­naire. «Deux pen­sées trans­hu­ma­nistes co­ha­bitent: celle qui mise sur une im­mor­ta­li­té du corps et de l’es­prit et celle qui opte pour la pré­ser­va­tion de l’es­prit seule­ment», ré­sume le Pr Christian Lo­vis, mé­de­cin-chef du Ser­vice des sciences de l’in­for­ma­tion mé­di­cale aux Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève. Com­men­çons par la pre­mière op­tion. «D’in­nom­brables pro­blèmes sur­vien­draient. Dé­jà, comment ima­gi­ner que le mil­lé­naire de vie se­rait ac­ces­sible à tous, sa­chant que notre pla­nète porte dé­jà dif­fi­ci­le­ment ses huit mil­liards d’ha­bi­tants, si ra­pi­de­ment mor­tels? in­ter­roge le Pr Lo­vis. Plus pro­bable: seule une poi­gnée d’«élus» pour­rait y pré­tendre. La suite? Au­cun des scé­na­rios ima­gi­nables ne semble désirable… Et ce­la sans comp­ter les ef­fets du temps sur des or­ga­nismes «longue du­rée», dont on ne sait rien, no­tam­ment en termes d’ac­cu­mu­la­tion pro­bable de mu­ta­tions gé­né­tiques.» Quant à la se­conde op­tion, celle de l’im­mor­ta­li­té de l’es­prit seul? L’idée se­rait que l’es­prit et la conscience du soi, dé­nués de corps phy­sique, se té­lé­chargent sur des ser­veurs in­for­ma­tiques parfaits, pro­fi­tant de tout le sa­voir, de l’intelligence artificielle et de la di­gi­ta­li­sa­tion du monde. «Cette op­tion est conce­vable dans un ave­nir loin­tain, c’est vrai. Mais en l’état des tech­no­lo­gies ac­tuelles, on ne peut tout sim­ple­ment pas en­vi­sa­ger de faire un «co­pier-col­ler» de ce qui fait l’être d’une per­sonne vers une ma­chine. Sans comp­ter que l’in­for­ma­tique reste hau­te­ment faillible…», ré­sume le spé­cia­liste.

La fu­sion de l’homme et de la ma­chine ne semble donc pas pour tout de suite. «Que ce soit au ni­veau in­for­ma­tique, bio­lo­gique, tech­no­lo­gique, nous en sommes à des an­nées-lu­mière, pour­suit le Pr Lo­vis. Nous de­meu­rons par exemple in­ca­pables de faire des pro­thèses de hanche qui durent plus de vingt à trente ans. Quant à com­pa­rer intelligence artificielle et intelligence hu­maine, ce­la re­vient à as­si­mi­ler la tech­no­lo­gie d’un avion à la phy­sio­lo­gie d’un oiseau sous pré­texte que les deux volent. L’hu­mi­li­té vis-à-vis de nos dé­cou­vertes s’im­pose.» Et de glis­ser: «Avant de rê­ver d’im­mor­ta­li­té, nous devons ou­vrir les yeux sur les crises qui cré­pitent de toutes parts, au ni­veau éco­lo­gique, éco­no­mique, po­li­tique ou sim­ple­ment hu­main.»

Les bar­rières de l’«ac­cep­table» se dé­placent

L’ur­gence? «Il faut s’in­ter­ro­ger sur la so­cié­té que l’on sou­haite, es­time la Dre Cer­qui. Or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té, chô­mage, place don­née à la dif­fé­rence et à l’im­per­fec­tion: notre so­cié­té est-elle pré­pa­rée aux pro­grès ac­tuels et à notre dé­sir de lon­gé­vi­té? En Suisse, le sys­tème des as­su­rances complémentaires ex­pose dé­jà à une mé­de­cine à deux vi­tesses. Que va-t-il ad­ve­nir de­main? Au­jourd’hui, par sou­ci de ren­ta­bi­li­té, des ro­bots sont conçus pour s’oc­cu­per des per­sonnes âgées. Est-ce vrai­ment ce que nous vou­lons?»

La san­té va-t-elle alors un jour sus­ci­ter les mêmes mou­ve­ments de foule que le cli­mat au­jourd’hui? «Une ban­de­role bran­die lors d’une ma­ni­fes­ta­tion di­sait «Les di­no­saures n’ont pas vu ve­nir leur ex­tinc­tion», ra­conte l’an­thro­po­logue. Nous, hu­mains, de­vrions prendre le temps de ré­flé­chir. Au lieu de ce­la, le diag­nos­tic pré­im­plan­ta­toire pour­suit un pro­jet eu­gé­niste, on parle de cryo­gé­ni­sa­tion de têtes hu­maines, avec l’idée que notre iden­ti­té ré­side dans notre cer­veau, qui n’au­rait qu’à trou­ver un corps vi­gou­reux sur le­quel s’im­plan­ter une fois usé. Ou en­core, on ap­pre­nait ré­cem­ment la nais­sance en Chine de ju­meaux gé­né­ti­que­ment mo­di­fiés.

Face à ces an­nonces, la so­cié­té in­ter­na­tio­nale s’in­surge, puis le si­lence re­tombe, les bar­rières de l’«ac­cep­table» se dé­placent et la science pour­suit son oeuvre. Comment l’en blâ­mer? Cha­cun de nous y trouve son compte quand elle nous sauve de la mort.»

La mort, su­jet ta­bou. Les «RIP» (re­pose en paix) inondent les ré­seaux so­ciaux et sont même en­trés dans le lan­gage cou­rant pour par­ler d’une bas­ket trouée ou d’une voiture ac­ci­den­tée. Mais la mort, la vraie, est tue, ca­chée, mise à dis­tance. «Quel que soit le mo­ment où elle sur­vient, la mort semble tou­jours pré­ma­tu­rée, note le Dr Vincent Me­nuz, en­sei­gnant de bio­lo­gie et co­fon­da­teur du think-tank Neo­hu­ma­ni­tas. Pire, elle sonne comme un aveu d’échec d’une mé­de­cine tou­jours plus triom­phante, cen­sée la vaincre à tout prix. Sauf que ce­la est impossible et qu’elle ar­rive, elle aus­si, à ses limites. Alors, la mé­de­cine de­mande à cha­cun de se res­pon­sa­bi­li­ser.» Ne pas fu­mer, évi­ter les ex­cès, faire de l’ac­ti­vi­té phy­sique, au­tant de mes­sages qui sauvent des vies, mais pas seule­ment. «Ces in­jonc­tions ex­posent à une culpa­bi­li­sa­tion nou­velle, es­time le Dr Me­nuz. Le risque est d’in­si­nuer que si l’on meurt, c’est de notre faute, nous n’avons pas ar­rê­té de fu­mer, trop man­gé, pas as­sez bou­gé. On ou­blie que la mort peut frap­per à tout mo­ment, sans lo­gique, sans jus­tice. Et évi­dem­ment, qu’elle fait par­tie de la vie.»

La so­lu­tion? «Peut-être prendre le temps d’être sim­ple­ment hu­main et d’in­jec­ter un peu de spi­ri­tua­li­té dans nos vies, sug­gère le Dr Me­nuz. Les tech­no­lo­gies qui en­va­hissent nos quo­ti­diens ab­sorbent nos es­prits et laissent peu de place à l’in­tros­pec­tion, à des lectures sti­mu­lant la ré­flexion, à l’échange au­tour de nos pré­oc­cu­pa­tions exis­ten­tielles d’êtres mor­tels et im­par­faits. Quand la mort frappe un proche, pre­nons-nous vrai­ment le temps du deuil? Par­fois nous né­go­cions juste une de­mi-jour­née de congé pour nous rendre à l’en­ter­re­ment, avant de re­tour­ner à notre devoir de pro­duc­ti­vi­té. De quoi po­ser la ques­tion: que vou­lons-nous de notre vie et vers quoi cour­rons-nous ain­si?»

*Source: Of­fice fé­dé­ral des sta­tis­tiques.

«L’hu­mi­li­té vis-à-vis de nos dé­cou­vertes s’im­pose» Pr Christian Lo­vis, mé­de­cin-chef du Ser­vice des sciences de l’in­for­ma­tion mé­di­cale aux HUG

Vic­tor Hab­bick Vi­sions/ Science P

La vie éter­nelle, au­jourd’hui, si­gni­fie aus­si clo­nage et es­poir en la cryo­gé­ni­sa­tion.

Al­fred Pa­sie­ka/science Pho­to LIB

Cer­tains trans­hu­ma­nistes dé­fendent l’idée que bien­tôt, l’es­prit et la conscience du soi, dé­nués de tout corps phy­sique, se té­lé­char­ge­ront sur des ser­veurs in­for­ma­tiques.

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