Mieux man­ger avec la nu­tri­tion connec­tée

Même si deux in­di­vi­dus mangent la même chose, l’as­si­mi­la­tion du sucre dans leur sang est dif­fé­rente. C’est ce mé­ca­nisme qu’étu­die L’EPFL, grâce à un im­plant qui en­re­gistre ce que les «co­bayes» avalent et leur ac­ti­vi­té phy­sique. Récit.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - ANOUK PER­NET anouk.per­[email protected]­ne­te­sante.ch

L’EPFL étu­die l’as­si­mi­la­tion du sucre dans le sang pour mieux nous ai­der à contrô­ler notre ali­men­ta­tion. Car chaque or­ga­nisme as­si­mile ce qu’il mange de ma­nière dif­fé­rente.

C’est avec une pi­qûre que com­mence cette jour­née du lun­di. Vac­cin ou prise de sang? Ni l’un ni l’autre. Plu­tôt un pe­tit disque rond mu­ni d’une ai­guille que nous nous im­plan­tons dans le bras. Il s’agit d’un cap­teur de gly­cé­mie (concentration de glu­cose dans le sang). Il fait de nous des co­bayes, vo­lon­taires bien sûr, pour l’étude Food & You du La­bo­ra­toire d’épi­dé­mio­lo­gie di­gi­tale de l’école po­ly­tech­nique fé­dé­rale de Lau­sanne (EPFL). Nous sommes trois membres de la ré­dac­tion de Pla­nète San­té à contri­buer à cette recherche par­ti­ci­pa­tive: Aude, qui ne prend pas un gramme quoi qu’elle in­gur­gite; Amé­lie, spor­tive et adepte du gri­gno­tage; et Anouk, lé­gè­re­ment ob­sé­dée par la mou­vance bio­vé­gé­ta­rienne. Des pro­fils dis­tincts mal­gré un âge si­mi­laire.

Et ce sont ces di­ver­gences qui in­té­ressent les cher­cheurs: leur pro­jet vise no­tam­ment à en ap­prendre plus sur les dif­fé­rences de ré­ac­tions gly­cé­miques entre les in­di­vi­dus. De nou­velles connais­sances qui per­met­traient de pro­po­ser une nu­tri­tion plus per­son­na­li­sée. «Si nous ré­agis­sons tous dif­fé­rem­ment aux ali­ments, les re­com­man­da­tions uni­ver­selles peuvent être com­plé­tées par des con­seils in­di­vi­duels, estime Ch­loé Al­lé­mann, in­gé­nieure au La­bo­ra­toire d’épi­dé­mio­lo­gie di­gi­tale de L’EPFL et res­pon­sable du pro­jet Food & You. Nous pou­vons es­pé­rer que les per­sonnes suivent da­van­tage des re­com­man­da­tions qui leur sont propres.» Afin de per­son­na­li­ser les con­seils nu­tri­tifs, il faut com­prendre l’im­pact du mode de vie et de la gé­né­tique sur la ré­ponse gly­cé­mique.

Au­to­sur­veillance

Une fois le cap­teur po­sé, c’est le dé­but de deux se­maines de re­le­vés en tout genre. Re­pas, sport, som­meil, tout est en­re­gis­tré! Pre­mier élé­ment ana­ly­sé, l’ac­ti­vi­té phy­sique. Lun­di soir, Amé­lie constate, sur­prise, que le dé­but de sa ses­sion de cross­fit est ac­com­pa­gné d’une mon­tée de gly­cé­mie. Pour­quoi cette aug­men­ta­tion alors qu’elle n’a rien man­gé? «Un ef­fort in­tense en­gendre un pic des hor­mones du stress, qui sol­li­citent les sucres conte­nus dans le foie et les muscles pour pro­cu­rer de l’éner­gie au corps, ex­plique le Dr Tinh-hai Collet, mé­de­cin-chef de cli­nique au Ser­vice d’en­do­cri­no­lo­gie, dia­bé­to­lo­gie et mé­ta­bo­lisme du Centre hos­pi­ta­lier uni­ver­si­taire vau­dois (CHUV). À l’in­verse, du­rant un sport d’en­du­rance d’in­ten­si­té mo­dé­rée, on ob­serve une gly­cé­mie re­la­ti­ve­ment stable.» Sur le long terme, les per­sonnes plus ac­tives as­si­milent plus fa­ci­le­ment le glu­cose is­su de l’ali­men­ta­tion et sont ain­si mieux pro­té­gées contre le risque de dia­bète.

Grasses ma­ti­nées ou courtes nuits, le som­meil in­fluence éga­le­ment la gly­cé­mie. Lors­qu’on est en manque de som­meil, le mé­ta­bo­lisme du sucre est moins ef­fi­cace. Au­tre­ment dit, da­van­tage d’in­su­line est né­ces­saire pour as­si­mi­ler le glu­cose is­su de l’ali­men­ta­tion. Un phé­no­mène fa­vo­rable à l’apparition du dia­bète. Pas de risque pour Aude, dont le som­meil est ré­glé comme une hor­loge, mais il en est tout autre pour l’oi­seau de nuit qu’est Anouk, qui s’ex­pose à un autre in­con­vé­nient d’un som­meil court: la ten­dance aux gri­gno­tages noc­turnes. «Le corps as­si­mile moins bien les glu­cides du­rant la nuit, ex­plique le Pr Jacques Phi­lippe, mé­de­cin res­pon­sable de l’uni­té d’en­do­cri­no­lo­gie aux Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève (HUG). L’in­su­line est moins ef­fi­cace que pen­dant le jour. Il est donc im­por­tant de res­pec­ter son rythme bio­lo­gique et de li­mi­ter l’ali­men­ta­tion à la jour­née.» Aux ou­bliettes le fa­meux plat de pâtes en ren­trant de soi­rée!

Au creux de nos in­tes­tins, le mi­cro­biote joue éga­le­ment son rôle dans la ré­ponse gly­cé­mique. Ces mil­liards de mi­cro-or­ga­nismes, propres à cha­cun, in­fluencent en par­ti­cu­lier la sen­si­bi­li­té à l’in­su­line. Se­lon les bac­té­ries pré­sentes dans l’in­tes­tin, l’as­si­mi­la­tion du glu­cose san­guin par les cel­lules du corps est fa­ci­li­tée ou di­mi­nuée. Pour mieux com­prendre le rôle des bac­té­ries im­pli­quées, Food & You nous de­mande de pré­le­ver un échan­tillon de selles et de l’en­voyer… par la poste! Dif­fi­cile de se sen­tir à l’aise lors­qu’on glisse ce co­lis pié­gé dans la boîte aux lettres.

Me­nu pho­to­gra­phique

Les fac­teurs in­fluen­çant la ré­ponse du corps face aux ali­ments sont donc nom­breux. Mais c’est bien par le biais de la nour­ri­ture que par­vient le glu­cose né­ces­saire au fonc­tion­ne­ment des muscles et du cer­veau. C’est pour­quoi l’étude exige une tra­ça­bi­li­té des ali­ments consom­més. Nous pre­nons donc en photo tout ce que nous in­gé­rons. Sa­lade, verre d’eau ou de vin, en-cas, tout y passe! Ré­sul­tat: nous sommes sans cesse confron­tées à ce que l’on mange et boit. «C’est un bon moyen se rendre compte de ses ha­bi­tudes ali­men­taires et de les amé­lio­rer», sou­rit Ch­loé Al­lé­mann. Une ha­bi­tude dif­fi­cile à prendre et pas tou­jours fa­cile à as­su­mer en so­cié­té. En sor­tant sans cesse notre smart­phone, nous devons ex­pli­quer à nos amis que non, nous n’avons pas ou­vert de compte Ins­ta­gram dé­dié à la nour­ri­ture…

En scan­nant le cap­teur im­plan­té au dé­but de l’ex­pé­rience grâce à une ap­pli­ca­tion mo­bile, on com­prend bien vite l’im­pact de nos re­pas. Si le gra­phique reste li­néaire face à une pla­tée de lé­gumes, la courbe de gly­cé­mie s’en­vole après un des­sert su­cré. Mais pas seule­ment, comme l’a consta­té Aude, ca­tas­tro­phée de voir sa gly­cé­mie mon­ter en flèche après une tranche de pain blanc. Cet aliment pos­sède en ef­fet un in­dice gly­cé­mique éle­vé: les glu­cides qui le com­posent sont fa­ci­le­ment di­gé­rés et trans­for­més en glu­cose. Dans l’idéal, il est pré­fé­rable de man­ger des ali­ments à faible in­dice gly­cé­mique, comme les fruits (mais pas en jus!), les lé­gumes ou le pain com­plet. Ils en­gendrent moins de risque de surpoids ou de dia­bète et en­traînent une sa­tié­té à plus long terme.

Quels ré­sul­tats?

À la fin de l’ex­pé­rience, nous at­ten­drons plu­sieurs mois avant de re­ce­voir nos ré­sul­tats per­son­na­li­sés. Mal­gré notre im­pa­tience, pas ques­tion de nous au­to­diag­nos­ti­quer face aux pics de gly­cé­mie. «L’ali­men­ta­tion est un phé­no­mène com­plexe, aver­tit le Pr Phi­lippe. La gly­cé­mie n’est qu’un fac­teur par­mi d’autres. Il ne faut pas en faire une ob­ses­sion! Le risque, c’est d’en arriver par exemple à ne plus man­ger de ca­rottes sim­ple­ment parce qu’on ob­serve qu’elles aug­mentent le taux de glu­cose. Or le se­cret d’une ali­men­ta­tion équi­li­brée, c’est jus­te­ment une consom­ma­tion va­riée de lé­gumes et d’ali­ments bruts.» En at­ten­dant les con­seils sur me­sure, nous avons ôté le cap­teur de notre bras, re­trou­vant le plai­sir de pou­voir man­ger… dé­con­nec­tées.

EN COL­LA­BO­RA­TION AVEC PLA­NÈTE SAN­TÉ

«Le corps as­si­mile moins bien les glu­cides du­rant la nuit. Il est donc im­por­tant de li­mi­ter l’ali­men­ta­tion à la jour­née» Pr Jacques Phi­lippe, res­pon­sable de l’uni­té d’en­do­cri­no­lo­gie aux HUG

Wes­tend61/get­ty

Les par­ti­ci­pants à l’étude ont dû pho­to­gra­phier, pen­dant deux se­maines, tout ce qu’ils man­geaient.

Ryan­j­lane/get­ty

Sur le long terme, les per­sonnes ac­tives as­si­milent plus fa­ci­le­ment le glu­cose et sont ain­si mieux pro­té­gées contre le risque de dia­bète.

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