«J’ai payé le triple de ce qui avait été conve­nu. Les deux Gi­tans étaient ba­lèzes…»

Le Matin Dimanche - - SUISSE - BEN­JA­MIN PILLARD

Un Tsi­gane lyon­nais se­ra condam­né mardi par le Tri­bu­nal de Bulle (FR) pour avoir es­cro­qué avec son clan de nom­breux Ro­mands. L’un d’eux lève le voile sur la palette d’ar­naques uti­li­sée.

«J’ai ac­cep­té d’al­ler cher­cher le reste de l’argent parce que ce n’est pas un ca­deau d’avoir ces gens-là sur le dos: soit ça au­rait mal tour­né sur le mo­ment, soit ils se­raient re­ve­nus foutre le bor­del sur ma pro­prié­té… Et je ne suis pas un ba­gar­reur.» Ce pa­tron d’une pe­tite en­tre­prise de ter­ras­se­ment se sou­vient comme si c’était hier de ce sa­me­di d’avril 2012.

«Je me trou­vais de­vant l’en­trée de l’en­tre­pôt quand deux Gi­tans plu­tôt ba­lèzes sont sor­tis d’une grosse Mer­cedes blanche, et m’ont de­man­dé si j’avais des ou­tils à af­fû­ter. On a fixé un prix, 1000 à 1200 francs pour une di­zaine de pièces», ra­conte l’en­tre­pre­neur de­puis ses locaux du Gros-de-vaud. Trois jours plus tard, les jeunes Tsi­ganes – la ving­taine – ont exi­gé 3200 francs pour le tra­vail ef­fec­tué. «Je leur ai dit que ce n’était pas correct: en bon Vau­dois, quand on dit un prix et qu’on se re­garde dans les yeux, on s’y tient. Mais ils pré­tex­taient que ça avait été beau­coup plus com­pli­qué que pré­vu. Alors c’est par­ti en vrille…» Le quin­qua­gé­naire a fi­ni par cé­der, se ren­dant en voi­ture au ban­co­mat du vil­lage. Sta­tion­nés sur les places de parc de la banque, les Gi­tans ne l’ont pas quit­té du re­gard jus­qu’à ce que la somme ex­tor­quée leur soit remise.

L’en­quête pé­nale ou­verte contre l’un des deux jeunes – Pa­co*, au­jourd’hui âgé de 30 ans – connaî­tra son épi­logue ce mardi de­vant le Tri­bu­nal de Bulle (FR). Le for est en terre fri­bour­geoise, car la pre­mière plainte dé­po­sée contre le Tsi­gane émane d’une oc­to­gé­naire grué­rienne. Pa­co re­con­naît avoir ten­té d’ob­te­nir 2000 francs de sa part – pré­tex­tant le paie­ment d’une taxe ima­gi­naire – en échange du rem­bour­se­ment des 8000 francs que la re­trai­tée avait don­nés deux ans plus tôt à d’autres Gi­tans… Sans suc­cès, ce­pen­dant, à l’ins­tar d’autres ten­ta­tives in­fruc­tueuses, no­tam­ment en Va­lais. Les ar­naques ef­fec­tives re­te­nues par le Mi­nis­tère pu­blic fri­bour­geois ont toutes été mises en oeuvre dans le canton de Vaud – à l’ex­cep­tion d’un cas à Ge­nève – entre 2010 et 2012.

Sur les cinq lé­sés en ques­tion, trois étaient âgés entre 79 et 89 ans. Le to­tal des gains issus de l’es­cro­que­rie avoi­sine les 150 000 francs. Dont 115 600 francs ob­te­nus par Pa­co auprès d’un oc­to­gé­naire lau­san­nois suite à l’écou­le­ment de plu­sieurs ta­pis sur­éva­lués, ven­dus ou échan­gés contre des pièces de bien meilleure qua­li­té.

Du­rant l’été 2012, le jeune homme avait ten­té de chan­ger plu­sieurs mil­liers de francs en eu­ros à un taux dé­fiant toute concur­rence, ce que le re­trai­té avait re­fu­sé. Tout comme l’en­tre­pre­neur du Gros-de-vaud, à la même pé­riode. «Il est re­ve­nu me voir cinq mois après m’avoir sou­ti­ré les 2000 francs! En francs, le mon­tant to­tal es­ti­mé de l’argent ob­te­nu par le jeune es­croc auprès de cinq lé­sés, do­mi­ci­liés dans le canton de Vaud et à Ge­nève.

Trois d’entre eux étaient alors âgés de 79 à 89 ans. ful­mine le quin­qua­gé­naire. Mais c’était hors de ques­tion que je prenne un ren­dez-vous à Lyon pour chan­ger 100 000 francs en eu­ros, sur­tout pas dans ces quar­tiers où on se fait dé­trous­ser!»

Par­mi les autres du­pe­ries ima­gi­nées, Pa­co ten­tait de de­man­der à ses proies plu­sieurs mil­liers de francs en leur fai­sant croire qu’il avait be­soin du mon­tant pour dé­doua­ner des ta­pis – ou même pour li­bé­rer sa femme qu’il di­sait blo­quée à la douane. Il leur fai­sait par­fois mi­roi­ter des bé­né­fices en échange des prêts. À une Va­lai­sanne de 61 ans – ren­tière AI sous tu­telle– l’es­croc avait même pré­sen­té sa famille et of­fert des cadeaux. Dans le Cha­blais, il avait ten­té d’ob­te­nir jus­qu’à 370 000 francs en vue d’in­ves­tis­se­ments dans une fu­meuse af­faire de ta­pis. Sans ou­blier des ventes – par­fois ef­fec­tives – d’imi­ta­tions de pa­co­tille en lieu et place de dia­mants, chaî­nettes en or blanc ou montres de luxe.

En plus de Pa­co, vingt autres membres de son clan de Tsi­ganes fran­çais ont été dé­non­cés par la po­lice fri­bour­geoise – tous pour par­ti­ci­pa­tion à une or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle. «Les in­té­res­sés, in­ter­chan­geables dans leurs rôles, agissent de ma­nière co­or­don­née et concer­tée sous cou­vert de fausses iden­ti­tés, s’échan­geant té­lé­phones por­tables et voi­tures afin de brouiller toute in­ves­ti­ga­tion des au­to­ri­tés», sti­pule le pro­cu­reur Phi­lippe Bar­bo­ni dans son acte d’ac­cu­sa­tion. Le ma­gis­trat re­quiert une peine de 3 ans de pri­son dont 9 mois ferme à l’en­contre du jeune es­croc.

*Pré­nom d’em­prunt

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