Mo­zam­bique: Pu­blic Eye dé­pose une dé­non­cia­tion pé­nale contre Cre­dit Suisse

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - ÉLI­SA­BETH ECKERT

Le scan­dale dit «des prêts ca­chés du Mo­zam­bique» fait grand bruit en Grande-bre­tagne, aux États-unis et, bien en­ten­du, en Afrique. Mais, étran­ge­ment, elle laisse les au­to­ri­tés hel­vé­tiques, di­sons, ré­ser­vées, alors même que trois ex-em­ployés de la fi­liale bri­tan­nique de Cre­dit Suisse ont été in­cul­pés aux États-unis pour cor­rup­tion, blan­chi­ment d’argent et fraude de va­leurs mo­bi­lières. C’est à peine si, en février der­nier, la FIN­MA a re­con­nu «être en contact avec les ins­tances de Cre­dit Suisse dans l’af­faire «Mo­zam­bique», dans un cour­rier pu­blié par le site «In­fos­per­ber» pour voir si des règles de contrôle ont bien été res­pec­tées.

L’ONG Pu­blic Eye a donc dé­ci­dé de haus­ser le ton. «Ce mer­cre­di, nous avons dé­po­sé une dé­non­cia­tion pé­nale contre Cre­dit Suisse Group auprès du Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion (MPC), nous dé­clare Da­vid Müh­le­mann, ex­pert ma­tières pre­mières et finance chez Pu­blic Eye. Les in­dices sont suf­fi­sants pour jus­ti­fier l’ou­ver­ture d’une en­quête pé­nale en Suisse, afin d’éta­blir la res­pon­sa­bi­li­té de la mai­son mère zu­ri­choise dans l’at­tri­bu­tion de ces prêts et dans les paie­ments pré­su­més cor­rup­tifs.» À ce jour, le MPC n’a ou­vert au­cune pro­cé­dure pé­nale. De son cô­té, le 27 février der­nier, le Mo­zam­bique a dé­po­sé une plainte de­vant la Haute Cour de jus­tice de Londres, no­tam­ment contre la fi­liale bri­tan­nique Cre­dit Suisse In­ter­na­tio­nal et le groupe Cre­dit Suisse.

Ce scan­dale est énorme et touche, même in­di­rec­te­ment, la place fi­nan­cière suisse, comme le confirme «l’intérêt» de la FIN­MA. Elle porte ni plus ni moins sur des prêts de plus de 2 mil­liards de dol­lars, oc­troyés au Mo­zam­bique entre 2013 et 2014, dont la moi­tié par la fi­liale bri­tan­nique de la banque suisse. Pro­blème: ces prêts ont non seule­ment été ca­chés au Par­le­ment de Ma­pu­to, mais éga­le­ment et sur­tout au Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal qui, une fois le scan­dale dé­cou­vert en 2016, a ge­lé ses aides au Mo­zam­bique, sui­vi no­tam­ment par la Suisse. De­puis lors, l’état afri­cain est en ces­sa­tion de paie­ments et sa dette a ex­plo­sé, pas­sant de 86% du PIB en 2015 à 130% en 2016.

Der­rière ces 2 mil­liards de dol­lars de prêts obs­curs se cachent des mon­tages fi­nan­ciers so­phis­ti­qués et des dé­tour­ne­ments de fonds mas­sifs, qui au­rait été co­or­ga­ni­sé par deux cadres du groupe de construc­tion na­vale, Pri­vin­vest ba­sé à Abu Dha­bi, trois exem­ployés lon­do­niens de la banque d’af­faires Cre­dit Suisse In­ter­na­tio­nal, ain­si que par de hauts di­gni­taires de Ma­pu­to, no­tam­ment le fils de l’ex-pré­sident mo­zam­bi­cain Ar­man­do Gue­bu­za ou l’ex-mi­nistre des Fi­nances Ma­nuel Chang. Of­fi­ciel­le­ment, ces fonds devaient ser­vir à l’achat de na­vettes mi­li­taires des­ti­nées à la pro­tec­tion des côtes, ain­si qu’à fi­nan­cer un am­bi­tieux pro­jet gou­ver­ne­men­tal d’exploration de pêche au thon, né­ces­si­tant l’ac­qui­si­tion d’une flotte de na­vires de pêche en haute mer. Alors, com­mande fut pas­sée à Pri­vin­vest.

Sur­fac­tu­ra­tion et ré­tro­com­mis­sions

Or, très vite, le ca­bi­net d’au­dit Kroll découvre que de nom­breux na­vires étaient in­uti­li­sables». En 2016, les so­cié­tés pu­bliques créées pour cette exploration ont alors lo­gi­que­ment fait faillite. L’af­faire «Mo­zam­bique» ve­nait d’exploser. Peu à peu, le nou­veau gou­ver­ne­ment découvre que la flotte de Pri­vin­vest a été for­te­ment sur­fac­tu­rée, mais, sur­tout, que 500 mil­lions de dol­lars sur les 2 mil­liards de prêts s’étaient pu­re­ment et sim­ple­ment éva­po­rés. Se­lon l’acte d’ac­cu­sa­tion du Mi­nis­tère amé­ri­cain de la Jus­tice à l’en­contre des deux cadres li­ba­nais de Pri­vin­vest, des ex-di­gni­taires mo­zam­bi­cains et des trois ban­quiers de Cre­dit Suisse In­ter­na­tio­nal, plus de 200 mil­lions de dol­lars d’em­prunts au­raient été uti­li­sés pour des pots-de-vin, dont 50 mil­lions au­raient at­ter­ri sur des comptes ban­caires des ex­ban­quiers du CS.

Si les cir­cuits fi­nan­ciers uti­li­sés pour trans­fé­rer ces 2 mil­liards de dol­lars de prêts en deux ans seule­ment ne sont pas en­core tous connus, il fut vite clair pour les au­to­ri­tés bri­tan­niques que l’af­faire les concer­nait au pre­mier plan, puisque l’es­cro­que­rie et la cor­rup­tion pré­su­mées ont été conçues à Londres, prin­ci­pa­le­ment au siège de la fi­liale de Cre­dit Suisse. Mais, très ra­pi­de­ment aus­si, Washington a lâ­ché les fauves du FBI, une par­tie de cette somme fa­ra­mi­neuse ayant tran­si­té par les États-unis et parce que plu­sieurs in­ves­tis­seurs amé­ri­cains ont sous­crit à des em­prunts obli­ga­taires ou ont ache­té une par­tie des prêts en lien avec ce scan­dale. L’af­faire est ain­si de­ve­nue mon­diale.

Pu­blic Eye at­tend la ré­ponse du MPC. Mais pour Da­vid Müh­le­mann de Pu­blic Eye, «l’acte d’ac­cu­sa­tion amé­ri­cain et d’autres do­cu­ments font état de nom­breux élé­ments qui contiennent de nom­breux élé­ments qui au­raient dû aler­ter Zu­rich. Le MPC doit dé­ter­mi­ner si Cre­dit Suisse a rem­pli ses obli­ga­tions de sur­veillance de sa fi­liale et de pré­ven­tion de com­por­te­ments illé­gaux, comme le droit pénal suisse». De son cô­té, le groupe Cre­dit Suisse re­jette fer­me­ment toute res­pon­sa­bi­li­té, comme ré­cem­ment dans la «Sonn­tag­szei­tung» af­fir­mant que la banque «res­pecte les lois et rè­gle­ments dans tous les pays où elle est pré­sente». Ses ex-sa­la­riés de Londres au­raient agi seuls, contour­nant plu­sieurs mé­ca­nismes de contrôle in­ternes, en fai­sant de fausses dé­cla­ra­tions à la di­vi­sion «Com­pliance».

L’ONG a sai­si le Mi­nis­tère pu­blic de la Con­fé­dé­ra­tion afin qu’il ouvre une en­quête sur l’éven­tuelle res­pon­sa­bi­li­té de la banque dans une af­faire por­tant sur 2 mil­liards de dol­lars.

Gae­tan Bal­ly/keys­tone

Cre­dit Suisse Group dé­ment toute im­pli­ca­tion dans ce scan­dale qui in­cri­mine sa fi­liale lon­do­nienne.

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