Em­ma­nuel Ma­cron, le pré­sident in­des­truc­tible

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - Alain Re­be­tez Cor­res­pon­dant à Pa­ris

Il est af­fai­bli, dé­tes­té, par­fois même haï, et pour­tant les Fran­çais disent qu’ils le ré­éli­raient… Il est ha­bile aus­si, sa confé­rence de jeudi l’a prou­vé, même s’il a tout fait pour dé­ce­voir les «gilets jaunes».

Em­ma­nuel Ma­cron croit-il vrai­ment à ce qu’il dit? Quand il an­nonce jeudi, lors de sa confé­rence de presse, vou­loir un «pacte pro­duc­tif» qui per­met­trait d’at­teindre «le plein-em­ploi à l’ho­ri­zon 2025», l’énor­mi­té de la pro­messe stu­pé­fie, en tout cas dans une France où le taux de chô­mage ac­tuel de 8,8% passe pour un ex­ploit après avoir ca­ra­co­lé de­puis dix ans au-des­sus de 9%… En pro­met­tant le plein-em­ploi, le pré­sident se berce-t-il de la douce so­no­ri­té des mots, ou prend-il un réel en­ga­ge­ment?

La ré­ponse pour­rait se faire sous la forme d’une plai­san­te­rie: les deux mon gé­né­ral! Et elle illustre la mé­thode si par­ti­cu­lière du pré­sident Ma­cron, qui al­lie en per­ma­nence l’en­thou­siasme du visionnaire et les pe­tits cal­culs du tech­no­crate. Qu’on ne s’y trompe pas: si plein-em­ploi ré­sonne à l’oreille de M. ou Mme Tout-le-monde comme chô­mage à 0%, la no­tion est infiniment plus vague chez les éco­no­mistes. Eux, pre­nant en compte le chô­mage «in­com­pres­sible» ou «fric­tion­nel», ils placent la barre du «plei­nem­ploi» entre 3 et 5% de chô­mage, par­fois même, pour cer­tains, juste en des­sous de 7%… Em­ma­nuel Ma­cron joue de cette am­bi­guï­té, et à ce taux-là sa pro­messe est in­dé­nia­ble­ment plus fa­cile à te­nir!

«Un patch­work, pas une carte»

Il y a donc du ba­te­leur chez le pré­sident Ma­cron, mais un ba­te­leur qui mal­gré tout se frotte à la réa­li­té, car des­cendre en des­sous de 7%, ce se­rait faire ce qu’au­cun pré­sident fran­çais n’a réus­si de­puis qua­rante ans… En somme la pro­messe est men­son­gère, mais le but reste am­bi­tieux.

Ce­la dit, une pro­messe non te­nue et des buts am­bi­tieux, voi­là qui ré­sume as­sez bien l’in­ter­ven­tion de jeudi soir du pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron. Tout le monde at­ten­dait un mo­ment fort, des mesures mar­quantes ou un dis­cours ca­pable de re­fon­der la cohésion na­tio­nale après des mois de crise. Em­ma­nuel Ma­cron lui-même avait an­non­cé qu’il y au­rait un avant et un après: de ce point de vue là, la dé­cep­tion est gé­né­rale. «Une grande clar­té était at­ten­due sur les conclu­sions qu’il tire après la crise des «gilets jaunes» et le Grand dé­bat. Mais l’ob­jec­tif n’est pas atteint, Ma­cron n’a pas dit où il em­mène le pays», dé­plore le po­li­to­logue Sté­phane Ro­zès, pré­sident de la so­cié­té de con­seil Cap et en­sei­gnant à Sciences Po et HEC.

Re­grets par­ta­gés par l’éco­no­miste Gil­bert Cette, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té d’aix-en­pro­vence, quoique avec une nuance: «J’ai eu une bonne sur­prise, c’est qu’il n’a pas ou­vert trop grand le porte-mon­naie pour sa­tis­faire les at­tentes sur le pou­voir d’achat. Mais j’ai aus­si eu une dé­cep­tion, c’est l’ab­sence de vision. Em­ma­nuel Ma­cron n’ins­crit pas son ac­tion dans quelque chose qui fait sens, il pro­pose un patch­work, pas une carte.»

Non seule­ment le pré­sident fran­çais n’a pas don­né un sens nou­veau à son quin­quen­nat, mais il s’est au contraire ins­crit dans la conti­nui­té des deux pre­mières an­nées: «A-t-on fait fausse route? Faut-il tout ar­rê­ter? Non, au contraire», s’est-il ex­cla­mé!

Les raisons de ce choix tiennent peut-être à une sorte de «Pa­ra­doxe Ma­cron» que ré­vèlent les son­dages. De­puis cet été, l’homme est cri­ti­qué, af­fai­bli par les af­faires, il a per­du la main. Pire, de­puis cet au­tomne il est conspué, at­ta­qué, et même dé­tes­té dans les ma­nifs des «gilets jaunes», avec comme consé­quence une po­pu­la­ri­té qui a chu­té au plus bas au mois de dé­cembre et qui ne re­monte que pé­ni­ble­ment au­tour de 30% d’opi­nions fa­vo­rables. Pour­tant son par­ti reste en tête pour les élec­tions eu­ro­péennes, au coude à coude avec ce­lui de Ma­rine Le Pen. Et de ma­nière plus frap­pante en

core, quand on de­mande aux Fran­çais qui ils éli­raient pré­sident de la Ré­pu­blique si l’élec­tion avait lieu de­main, ils ré­pondent: Em­ma­nuel Ma­cron. En février, un son­dage Ifop le don­nait en tête au pre­mier tour et il au­rait été élu de­vant Mme Le Pen au deuxième tour avec 56% des voix… Ce sont 10 points de moins qu’en 2017, mais pour un pré­sident qu’on pour­rait croire à terre, l’avance reste confor­table.

Bien sûr ce ne sont que des son­dages, mais ils tendent à dé­mon­trer une chose: pour l’ins­tant Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas de chal­len­ger politique vé­ri­table à part Ma­rine Le Pen. Et mal­gré bien­tôt six mois de crise, les «gilets jaunes» n’ont pas bou­le­ver­sé ces équi­libres po­li­tiques. Bru­ta­le­ment ré­su­mé: le pré­sident Ma­cron pou­vait se dis­pen­ser de don­ner une ré­ponse vé­ri­table au mou­ve­ment des «gilets jaunes», et il pou­vait se ra­battre sur des seg­ments plus larges de son élec­to­rat.

La liste des mesures est longue: baisse de l’im­pôt sur le re­ve­nu, in­dexa­tion des rentes vieillesses mo­destes, prise en charge des pen­sions ali­men­taires non ver­sées, li­mi­ta­tion à 24 élèves par classe, blo­cage des fer­me­tures d’écoles ou d’hô­pi­taux, créa­tion de gui­chets uniques pour l’ac­cès aux ser­vices de l’état, in­tro­duc­tion d’une dose de pro­por­tion­nelle à l’as­sem­blée na­tio­nale… La liste est longue, mais pas ano­dine et touche des ca­té­go­ries di­verses et par­fois larges de la po­pu­la­tion.

De l’air et du temps

Beau­coup de ces mesures s’ins­crivent dans la logique de la politique me­née par Em­ma­nuel Ma­cron de­puis deux ans, mais elles se font aus­si au prix de quelques re­nie­ments: «Le pro­blème de ces an­nonces, c’est où vat-on trou­ver le fi­nan­ce­ment?» s’in­quiète Gil­bert Cette, un sou­ci ren­for­cé par le fait que le pré­sident a pu­bli­que­ment aban­don­né l’ob­jec­tif de ré­duire de 120 000 le nombre de fonc­tion­naires comme il s’y était en­ga­gé pen­dant sa cam­pagne. «Si on ne touche pas au nombre de têtes, on va toucher à leur ré­mu­né­ra­tion, aver­tit l’éco­no­miste. Je suis très in­quiet pour les agents de la fonc­tion pu­blique: de­puis dix ans le point d’in­dice qui fonde le cal­cul de leur sa­laire est quasi ge­lé, et on risque de les pau­pé­ri­ser en­core da­van­tage.» On parle, entre autres, d’in­fir­mières, de po­li­ciers, d’en­sei­gnants…

Pour­tant le re­tour à l’équi­libre bud­gé­taire était une des pro­messes phares du can­di­dat Ma­cron, pro­messe d’au­tant plus im­por­tante qu’il faut rap­pe­ler que, de­puis 1974, le budget de l’état fran­çais n’a pas connu une seule an­née sans dé­fi­cit. Sur ce point, Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas dé­fi­ni de nou­velle doc­trine.

Au fond, grâce à un ca­ta­logue de mesures plu­tôt ha­biles, bien ci­blées, et en pre­nant le risque de lais­ser à nou­veau fi­ler le dé­fi­cit, le pré­sident Ma­cron se donne de l’air et du temps. Il garde la convic­tion que sa politique éco­no­mique étant la meilleure, elle dé­ploie­ra pe­tit à pe­tit ses ef­fets, en termes de pou­voir d’achat, d’in­ves­tis­se­ments et d’em­ploi. Sur le plan de la tran­si­tion éco­lo­gique, il reste fi­dèle à une forme d’incantation dé­nuée de mesures concrètes, ju­geant sans doute que les Fran­çais n’en exigent pas vrai­ment plus.

Quant à la ré­ponse qu’il donne aux «gilets jaunes», c’est une fin de non-re­ce­voir: «Le ré­ta­blis­se­ment de L’ISF (im­pôt sur la for­tune) et le RIC (ré­fé­ren­dum d’ini­tia­tive ci­toyenne) étaient les deux re­ven­di­ca­tions prin­ci­pales des «gilets jaunes», souligne Sté­phane Ro­zès. Il s’agit d’une jac­que­rie qui pose la ques­tion de l’équi­té fis­cale et de la sou­ve­rai­ne­té po­pu­laire, or sur cha­cun de ces points, Ma­cron a en­voyé des signes qui n’ont ja­mais été à la hau­teur des at­tentes du pays. Il es­quive la vraie ques­tion: le mo­dèle fran­çais doit-il se trans­for­mer, s’adap­ter? Ou faut-il en chan­ger et pas­ser à un autre mo­dèle, sous la dic­tée de Ber­lin, Bruxelles et de Ber­cy? Dans son exer­cice de jeudi, Ma­cron ne tranche pas, il en­voie des signes de contri­tion, pour apai­ser, mais il ne donne pas de cap.»

Sur le plan ins­ti­tu­tion­nel aus­si il coupe court à la ré­flexion: fi­dèle à la tra­di­tion gaul­lienne, il re­jette toute idée d’un ré­fé­ren­dum qui se­rait imposé par le peuple et non pas dé­ci­dé par le pré­sident. Il y voit un in­to­lé­rable af­fai­blis­se­ment de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, une at­teinte aux fon­de­ments mêmes des prin­cipes dé­mo­cra­tiques fran­çais, comme si Rous­seau, le Ge­ne­vois, était l’en­ne­mi mor­tel de Mon­tes­quieu… Sur ce point, il est en ac­cord avec l’es­sen­tiel du monde politique fran­çais: pas ques­tion de toucher à la sa­cro-sainte Consti­tu­tion de 1958 lé­guée par le gé­né­ral de Gaulle: la place du peuple, quand il est mé­con­tent, c’est dans la rue, pas dans les urnes.

«J’ai eu une bonne sur­prise, c’est qu’il n’a pas ou­vert trop grand le porte-mon­naie pour sa­tis­faire les at­tentes sur le pou­voir d’achat» Gil­bert Cette, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té d’aix-en­pro­vence «Dans son exer­cice de jeudi, Ma­cron ne tranche pas, il en­voie des signes de contri­tion, pour apai­ser, mais il ne donne pas de cap» Sté­phane Ro­zès, en­sei­gnant à Sciences Po et HEC

PHOTOPQR/LE PARISIEN/AR­NAUD Jour­nois

Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas don­né un sens nou­veau à son quin­quen­nat. Il s’est au contraire ins­crit dans la conti­nui­té des deux pre­mières an­nées.

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