Em­ma­nuel Ma­cron ne lâche Ju­pi­ter qu’en ap­pa­rence

Le Matin Dimanche - - ACTEURS -

CÉ­CILE ALDUY

Sé­mio­logue, pro­fes­seure de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’uni­ver­si­té Stanford et ex­perte en ana­lyse de dis­cours po­li­tiques

Dans un tweet comme dans un dis­cours, Em­ma­nuel Ma­cron est ca­pable de dire tout et son contraire. Cet em­bal­lage rhé­to­rique, dia­ble­ment ef­fi­cace du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle, lui a va­lu d’être sur­nom­mé le pré­sident «en même temps», en ré­fé­rence à son ex­pres­sion ché­rie. Re­pé­rée, cette tech­nique a fait son temps. Lors de sa confé­rence de presse de jeudi, le pré­sident de la Ré­pu­blique n’a pas une seule fois fait ap­pel à sa lo­cu­tion. De quoi im­pri­mer un chan­ge­ment de style? Pas si sûr. Qu’en pense la spécialiste du dis­cours politique Cé­cile Alduy?

«Em­ma­nuel Ma­cron a sen­ti que l’équa­tion «en même temps» était de­ve­nue un piège. Il a lui même sou­li­gné cette im­passe en ré­su­mant les re­ven­di­ca­tions des «gilets jaunes» et celles ex­pri­mées lors du Grand dé­bat comme des «in­jonc­tions contra­dic­toires», entre plus de ser­vice pu­blic et moins d’im­pôts par exemple. Or c’est exac­te­ment ce qu’il avait pro­mis en tant que can­di­dat», dé­cor­tique Cé­cile Alduy, sé­mio­logue et pro­fes­seure de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’uni­ver­si­té Stanford.

À la place de son «en même temps» im­pos­sible à te­nir dans l’ac­tion, Em­ma­nuel Ma­cron dé­li­bère avec lui-même. «Fal­lait-il tout ar­rê­ter? Je me suis po­sé la ques­tion: j’y ai un temps adhé­ré puis j’ai ré­flé­chi et j’ai dé­ci­dé», lance-t-il par exemple. Pour Cé­cile Alduy, ce­la est «très ha­bile car ce­la lui per­met d’in­car­ner une nou­velle fi­gure de pré­sident, non pas ju­pi­té­rien mais phi­lo­sophe (voire phi­lo­sophe-roi), au plus près de la dé­marche même des Fran­çais pen­dant le Grand dé­bat mais ul­time dé­ci­deur.»

Re­lé­gi­ti­mer son au­to­ri­té

Em­ma­nuel Ma­cron in­carne ain­si lui-même à la fois le dé­bat et, en même temps (!), le lieu de la dé­ci­sion. «C’est une stra­té­gie des­ti­née à re­lé­gi­ti­mer son au­to­ri­té à tran­cher seul en se met­tant en scène à l’écoute, ré­flé­chis­sant à haute voix, puis dé­ci­dant après mûre ré­flexion… alors même que les dé­ci­sions sont sys­té­ma­ti­que­ment ou presque de tout sim­ple­ment «gar­der le cap», ajoute l’ex­perte en com­mu­ni­ca­tion politique.

À de nom­breuses re­prises, le pré­sident de la Ré­pu­blique uti­lise le re­gistre des émo­tions et de la per­cep­tion pour qua­li­fier le mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion. L’in­jus­tice fis­cale est ain­si un «sentiment». La sup­pres­sion de l’im­pôt sur la for­tune, «per­çue comme un ca­deau». Et «la juste part de l’éner­ve­ment» peut être la cause «de mal­en­ten­dus». Faut-il y voir un aveu? Ce n’est pas certain.

Re­gistre in­fan­ti­li­sant

«Em­ma­nuel Ma­cron se montre ici très «vieux monde» en at­tri­buant les contes­ta­tions so­ciales au règne des émo­tions comme si les ci­toyens n’étaient pas ra­tion­nels dans leur op­po­si­tion aux po­li­tiques mises en oeuvre. C’est très in­fan­ti­li­sant: le pré­sident père écoute les jé­ré­miades de ses ouailles, et leur offre de l’em­pa­thie comme com­pen­sa­tion émo­tion­nelle à leurs de­mandes plu­tôt que d’autres mesures. Ce­la per­met de ne ja­mais po­ser la ques­tion de la lé­gi­ti­mi­té et de la justesse de diagnostic et des pro­po­si­tions des ci­toyens.» D’au­tant que le pré­sident ra­mène bien sou­vent ces pro­po­si­tions à «des ré­formes dé­jà en marche de­puis deux ans», constam­ment ré­af­fir­mées comme «prag­ma­tiques» et «al­lant dans le bon sens».

À cette idée de main­tien de cap, Em­ma­nuel Ma­cron pa­raît à la li­mite de la contra­dic­tion en uti­li­sant très fré­quem­ment les verbes «re­bâ­tir», «re­vi­ta­li­ser», «re­créer». Mais se­lon Cé­cile Alduy, ce­la ne s’ap­plique en réa­li­té pas à sa propre ac­tion mais à l’in­ac­tion des autres. «Il ne cesse de créer une di­vi­sion tem­po­relle très forte entre son man­dat et le «vieux monde» qui n’a rien fait, qui a lais­sé les choses dé­pé­rir, le contrat avec la na­tion s’émous­ser.» Ce­la lui per­met de se po­ser en un nou­veau mo­ment de conscience his­to­rique qu’il en­tend in­car­ner.

Pour y par­ve­nir, le dis­cours du chef de l’état est ce­lui du «mérite, du tra­vail, de la res­pon­sa­bi­li­té». Les in­éga­li­tés de «nais­sance et de des­tin» sont ain­si plus im­por­tantes que celles, dé­non­cées, de for­tune. «Comme si les in­éga­li­tés de nais­sance n’étaient pas jus­te­ment en par­tie le fruit de po­li­tiques fis­cales et éco­no­miques qui mènent à la re­pro­duc­tion so­ciale, re­lève Cé­cile Alduy. La conclu­sion im­pli­cite est que la res­pon­sa­bi­li­té des in­jus­tices so­ciales par exemple n’est pas à cher­cher chez les gou­ver­nants ou dans les po­li­tiques pu­bliques.» Re­tour à l’en­voyeur.

Ef­fet boo­me­rang

Mais lors­qu’il s’agit de dé­fi­nir pré­ci­sé­ment le rôle qu’il en­tend in­car­ner, Em­ma­nuel Ma­cron semble s’em­mê­ler les pin­ceaux. En té­moigne cette mé­ta­phore fi­lée de la cor­dée où il dit à la fois que le pre­mier peut en­traî­ner les autres dans sa chute, qu’il doit les ti­rer vers le haut, que cer­tains peuvent tou­te­fois grim­per plus vite mais qu’il faut ces­ser les tra­hi­sons et les sé­ces­sions, d’en haut comme d’en bas.

«Comme le «en même temps», cette mé­ta­phore a eu un ef­fet boo­me­rang dé­sas­treux sur la li­si­bi­li­té de son dis­cours. Le pro­blème des so­cié­tés oc­ci­den­tales, c’est qu’il n’y a pas de corde entre les très for­tu­nés, les très puis­sants, et les autres», ana­lyse la sé­mio­logue. En cor­dée, di­ront les mon­ta­gnards, on s’adapte au rythme du plus faible ou alors, on renonce. Em­ma­nuel Ma­cron l’a répété: lui, il veut al­ler «plus loin, plus vite». JU­LIEN WICKY

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