De­vant le bra­sier de Notre-dame, l’émo­tion était éga­le­ment chré­tienne

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - MICHEL AUDÉTAT

L’immense émo­tion sus­ci­tée par le bra­sier de Notre-dame est d’un genre in­édit. À quoi la com­pa­rer? On peine à trou­ver un évé­ne­ment com­pa­rable qui, sans qu’on ait à dé­plo­rer la moindre vic­time hu­maine, ait réuni tant de gens dans une tris­tesse aus­si in­tense et dé­chi­rante. Au­tant que l’in­cen­die, cette émo­tion col­lec­tive consti­tue elle-même l’évé­ne­ment.

Mais de quoi est-elle faite? Ce qui était me­na­cé par les flammes, au soir de ce lun­di 15 avril, c’était des siècles d’his­toire, un tré­sor pa­tri­mo­nial, un lieu de mé­moire, un sym­bole de la France, une ca­thé­drale à la fois réelle et fic­tive dont l’af­freux Qua­si­mo­do et la belle Es­me­ral­da sont in­sé­pa­rables… Tout ce­la a été dit et re­dit. On a aus­si vu des gens en prières. D’autres qui chan­taient. Mais, en dé­pit de ces images, on s’est mon­tré beau­coup plus dis­cret sur la di­men­sion chré­tienne de Notre-dame, qui a sem­blé disparaître dans le mael­ström des com­men­taires. L’émo­tion n’était-elle donc qu’«ac­ces­soi­re­ment re­li­gieuse» comme l’a sug­gé­ré le titre d’un ar­ticle pu­blié par «Pro­tes­tin­fo»?

«La part du chris­tia­nisme n’est pas ab­sente, mais elle ne consti­tue qu’une par­tie de cette émo­tion», estime l’his­to­rien fri­bour­geois Jean-fran­çois Mayer, spécialiste des re­li­gions et directeur de l’ins­ti­tut Re­li­gio­scope. «Notre-dame est in­ves­tie d’une mul­ti­tude de si­gni­fi­ca­tions où le re­li­gieux et le sé­cu­lier s’en­tre­mêlent. Il s’agit bien sûr d’un édi­fice chré­tien, mar­qué par des siècles de cé­ré­mo­nies, d’in­vo­ca­tions et de prières, mais qui touche aus­si le Ja­po­nais ve­nu l’ad­mi­rer. L’in­cen­die de Notre-dame a été un creu­set d’émo­tions à la fois di­verses et si­mul­ta­nées. Dans une telle si­tua­tion, les fi­gures pu­bliques re­li­gieuses et po­li­tiques mettent l’ac­cent sur ce qui ras­semble, donc sur le plus pe­tit dé­no­mi­na­teur com­mun, afin que des que­relles ne viennent pas rompre l’éphé­mère uni­té face à l’évé­ne­ment tra­gique.»

La France ca­tho-laïque

Sociologue des re­li­gions, Olivier Bo­bi­neau souligne lui aus­si l’uni­té dans la di­ver­si­té: «Même les bouf­feurs de cu­rés avaient les larmes aux yeux en voyant l’his­toire de France se consu­mer dans les flammes. Notre-dame est un lieu dont le rayon­ne­ment fait pas­ser au se­cond plan les conflits qui di­visent la so­cié­té fran­çaise. Le plus im­por­tant dans Notre-dame, c’est à mes yeux le «Notre». On pour­rait dé­si­gner ce que cet édi­fice ex­cep­tion­nel in­carne en uti­li­sant un mot in­ven­té par le sociologue Edgar Mo­rin: la «ca­tho-laïcité». Ce mot lui va comme un gant.»

Notre-dame est en ef­fet un lieu où l’église ca­tho­lique et la Ré­pu­blique laïque ont pris l’ha­bi­tude de se frot­ter l’une à l’autre. On y a cé­lé­bré la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale en no­vembre 1918. Puis la li­bé­ra­tion de Pa­ris, en août 1944, et en pré­sence du gé­né­ral de Gaulle. À sa mort, en 1970, des chefs d’état ve­nus du monde en­tier s’y sont re­trou­vés pour par­ti­ci­per à des ob­sèques re­trans­mises en «mon­do­vi­sion». Et ils ont été tout aus­si nom­breux, 24 ans plus tard, à as­sis­ter aux fu­né­railles de Fran­çois Mit­ter­rand où la messe a été dite par le car­di­nal Jeanma­rie Lus­ti­ger. Notre-dame est en­trée peu à peu dans l’ima­gi­naire ré­pu­bli­cain.

Dans le même temps, la France ca­tho­lique a cessé d’être ce qu’elle était. Sé­cu­la­ri­sa­tion de la so­cié­té, dé­clin des pra­tiques re­li­gieuses, crise des vo­ca­tions: c’est tout ce­la qui n’a cessé de se ren­for­cer de­puis les an­nées 1960. La quête de l’épa­nouis­se­ment per­son­nel a te­nu le cu­ré à dis­tance. Les in­di­vi­dus ne prê­tant plus qu’une oreille dis­traite ou ré­tive aux pa­roles tom­bées de la chaire, le chris­tia­nisme a vu ses églises se vi­der de plus en plus. S’est-il à ce point ef­fa­cé qu’il n’en reste à peu près rien dans l’émo­tion sou­le­vée par l’in­cen­die de Notre-dame?

Ch­ris­tian Ter­ras ne le pense pas. Fon­da­teur et ré­dac­teur en chef du ma­ga­zine ca­tho­lique et pro­gres­siste «Go­lias», il souligne au contraire la per­sis­tance du «sentiment chré­tien»: «Il ex­plique la pro­fon­deur de l’émo­tion éprou­vée. Beau­coup de gens se disent ca­tho­liques même s’ils ne pra­tiquent pas. Ils restent at­ta­chés aux va­leurs du chris­tia­nisme et ne veulent pas être am­pu­tés de cet hé­ri­tage. De fa­çon in­for­melle, plus ou moins consciente, c’est ce sentiment d’at­ta­che­ment à la foi chré­tienne qui s’est ma­ni­fes­té de­vant l’in­cen­die. J’y vois l’ex­pres­sion d’une émo­tion re­li­gieuse dans ce qu’elle peut avoir de plus construc­tif, de plus li­bé­ra­teur. Les gens se sont ré­ap­pro­prié ce sentiment de ma­nière to­ta­le­ment spon­ta­née et per­son­nelle: ce n’est pas des­cen­du du Va­ti­can ou de l’évê­ché.»

Le re­tour du re­fou­lé chré­tien

On se trom­pe­rait donc en vou­lant mettre cette part d’émo­tion re­li­gieuse sous le ta­pis sé­cu­lier. C’est éga­le­ment l’opinion de Phi­lippe Ma­nière, es­sayiste et directeur du ca­bi­net de con­seil Foot­print, qui s’en prend à une so­lide tra­di­tion na­tio­nale: «La France cultive une spé­ci­fi­ci­té dans son rap­port à la re­li­gion. Dans tous les pays que je connais, on peut être de gauche et avoir la foi sans que les gens ri­golent. Mais pas en France où la gauche do­mi­nante est an­ti­clé­ri­cale. Par­mi les in­tel­lec­tuels qui tiennent le haut du pa­vé comme au sein des mé­dias, les re­li­gions sont presque una­ni­me­ment te­nues pour des ves­tiges de temps bar­bares, pro­mis à disparaître le jour où l’hu­ma­ni­té se­ra com­plè­te­ment éclai­rée. Mais, tout à coup, voi­là que Notre-dame prend feu et le re­fou­lé re­vient: on prend conscience que la France ne sort pas de nulle part, qu’elle a une his­toire et des ra­cines chré­tiennes.»

«Ra­cines chré­tiennes»: c’est la formule qui chif­fonne et di­vise. Au dé­but des an­nées 2000, elle avait agi­té les dé­bats sur le pro­jet de Consti­tu­tion européenne. Fal­lait-il men­tion­ner les «ra­cines chré­tiennes» de l’eu­rope dans son pré­am­bule? L’ita­lie, l’al­le­magne et la Pologne étaient pour. La France pré­si­dée par Jacques Chi­rac était contre et elle a eu gain de cause: il s’agis­sait de mé­na­ger une pos­sible en­trée de la Tur­quie dans L’UE. Alors mi­nistre des Af­faires étrangères, Michel Bar­nier (au­jourd’hui né­go­cia­teur en chef de L’UE en charge du Brexit) avait lan­cé: «Cette Union n’est pas un club ju­déo-chré­tien.»

Il y avait tant de choses dans l’immense émo­tion qui s’est ex­pri­mée de­vant la ca­thé­drale en feu. Mais on est res­té très dis­cret sur sa com­po­sante chré­tienne. Déni de réa­li­té?

L’union eu­ro­chré­tienne

La querelle a re­bon­di en mai 2016, quand Pierre Mos­co­vi­ci, com­mis­saire eu­ro­péen aux Af­faires éco­no­miques et fi­nan­cières, avait dé­cla­ré: «Je ne crois pas aux ra­cines chré­tiennes de l’eu­rope.» Des his­to­riens lui ont ré­tor­qué que ce n’est pas une ques­tion de croyance. D’autres lui ont rap­pe­lé que les pères fon­da­teurs de L’UE avaient les va­leurs chré­tiennes en par­tage: le Fran­çais Robert Schu­mann, l’al­le­mand Kon­rad Ade­nauer, l’ita­lien Al­cide de Gas­pe­ri et le Belge Paul-hen­ri Spaak étaient tous issus de la famille dé­mo­crate-chré­tienne.

L’UE re­foule donc ses propres ra­cines chré­tiennes pour se pen­ser dé­sor­mais comme un pro­jet dé­ta­ché de son ori­gine. C’est ce que cha­cun peut ob­ser­ver sur les billets de sa mon­naie unique. Ils montrent toute une sym­bo­lique de l’ou­ver­ture et du lien: des fe­nêtres, des ponts qui n’existent pas… Mais pas un seul mo­nu­ment réel, rien que l’his­toire européenne ait lé­gué: L’UE tire un trait sur son pas­sé.

Au fond, il n’est guère sur­pre­nant que la ques­tion des ra­cines chré­tiennes re­vienne ces jours-ci sur fond de ca­thé­drale en feu et d’élec­tions eu­ro­péennes. Un an­cien conseiller de Ni­co­las Sar­ko­zy, Franck Lou­vrier, a don­né sur LCI cette in­ter­pré­ta­tion de l’immense émo­tion qui s’est ex­pri­mée: «Ça confirme que la France a des ra­cines chré­tiennes. On est ré­veillé par nos ra­cines et elles sont chré­tiennes.»

En pleine cam­pagne pour les élec­tions eu­ro­péennes, on a bien en­ten­du de quoi soup­çon­ner une ma­noeuvre de po­li­ti­cien rou­blard: sans doute y a-t-il des di­vi­dendes à re­ti­rer. Mais l’idée même d’une telle récupération ne se­rait pas en­vi­sa­geable si, au fond, l’at­ta­che­ment aux ra­cines chré­tiennes n’était pas bien réel.

AFP

Lun­di soir 15 avril, Notre-dame de Pa­ris est en feu. Ce mo­nu­ment em­blé­ma­tique de la ca­pi­tale cris­tal­lise alors toutes les émo­tions.

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