Les frères Bog­da­noff

La nou­velle mise en or­bite de «Temps X» passe par Ge­nève

Le Matin Dimanche - - LA UNE - JEAN-MICHEL VERNE, PA­RIS

Le cadre de la ren­contre pa­ri­sienne se­ra my­thique, le Ca­fé de Flore, ses cuivres et son dé­cor an­nées trente. My­thique, tout au­tant que ces deux clients qui s’ins­tallent sous l’oeil in­dif­fé­rent de tou­ristes chi­nois. La plu­part d’entre eux n’étaient pas nés quand Igor et Gri­ch­ka Bog­da­noff ani­maient, dès 1979, leur émis­sion «Temps X». On re­voit les ju­meaux vê­tus de leur étrange com­bi­nai­son ar­gen­tée digne de «Star Trek» nous ra­con­ter la science avec pas­sion et convic­tion. Les deux tru­blions s’ap­prêtent à re­com­men­cer l’aven­ture té­lé­vi­suelle à par­tir de… la Suisse.

Sou­dain, un coif­feur très Rive gauche s’ap­proche, em­brasse l’un et l’autre en cou­vrant d’éloges ses deux amis au phy­sique «ex­tra­ter­restre»: «Vous êtes su­perbes.» Les Chi­nois ne bronchent tou­jours pas, le re­gard ri­vé sur leur té­lé­phone. La dé­mons­tra­tion d’em­pa­thie est bienvenue, car de­puis quelque temps les nuages s’as­som­brissent du cô­té de Pa­ris (lire en­ca­dré).

Mal­gré ces désa­gré­ments, la lu­mière brille dans les yeux de Gri­ch­ka: «Nous avons dé­ga­gé un par­te­na­riat po­ten­tiel pour «Temps X». L’idée est de re­dé­mar­rer l’émis­sion sur Youtube avec un ac­cès payant. Nous avons com­man­dé une étude d’opinion. Les ré­sul­tats dé­montrent qu’on peut toucher 65 mil­lions de per­sonnes dans l’es­pace fran­co­phone. On peut es­ti­mer à 540 000 le nombre de per­sonnes sus­cep­tibles de s’abon­ner, 110 000 prêtes à dé­bour­ser 50 eu­ros par mois.»

Quelle est donc la place de la Suisse dans ce pro­jet? Le res­pon­sable Pri­vate Ban­king and De­ve­lop­ment de la Banque Pro­fil de Gestion, Ka­rel Gaul­tier, est l’in­ter­face qui leur ouvre l’ac­cès au Cercle des in­ves­tis­seurs de Ge­nève, un groupe de for­tu­nés en recherche de pro­jets «ban­kables».

«Nous avons par­ti­ci­pé à une soi­rée le 13 mars der­nier. Trois in­ves­tis­seurs potentiels se sont po­si­tion­nés», re­late Igor. Ar­naud Bé­glé, directeur des opé­ra­tions de Sym­bios­wiss et maître de cé­ré­mo­nie ce soir-là, confirme que «les frères Bog­da­noff ont te­nu une pré­sen­ta­tion pas­sion­nante sur l’ori­gine du Big Bang. Ils nous ont fait na­vi­guer entre science et phi­lo­so­phie. Ils ont pré­sen­té en­suite leur pro­jet pour re­lan­cer «Temps X». Ils ont sus­ci­té l’attention de plu­sieurs de nos membres.»

Scien­ti­fiques contro­ver­sés

Les riches Hel­vètes ne sont pas l’unique mo­ti­va­tion. «La Suisse est un lieu d’ex­cel­lence scien­ti­fique», clame Igor. Il en­cense le tra­vail de Ni­co­las Gi­sin, pro­fes­seur de phy­sique à l’uni­ver­si­té de Ge­nève et spécialiste de la té­lé­por­ta­tion quan­tique. Ce pro­cé­dé ré­vo­lu­tion­naire ouvre des perspectives stra­té­giques en ma­tière de cryp­to­gra­phie et de transmission de don­nées. Les deux frères ont ré­cem­ment vi­si­té son la­bo­ra­toire. Mais le cher­cheur que nous avons joint tient à pré­ci­ser qu’il n’ap­porte au­cune cau­tion à «Temps X», une émis­sion per­çue avant tout comme un «di­ver­tis­se­ment».

Ces ta­len­tueux vul­ga­ri­sa­teurs ont connu par le pas­sé quelques dé­boires avec la com­mu­nau­té scien­ti­fique fran­çaise. Le re­proche? Se pré­sen­ter comme des cher­cheurs au vu de leurs thèses de doc­to­rat – en ma­thé­ma­tique pour Gri­ch­ka et en phy­sique pour Igor – va­li­dées au dé­but des an­nées90. En 2003, une contre-of­fen­sive or­ches­trée au sein du CNRS tend à dé­cré­di­bi­li­ser leur tra­vail dans un rap­port contro­ver­sé. Les thé­sards par­viennent à res­tau­rer leur hon­neur et à faire lour­de­ment condam­ner le ma­ga­zine «Ma­rianne», ac­cu­sé d’avoir me­né une en­quête ju­gée par­tiale en ré­vé­lant les faits en 2010.

Quelques scien­ti­fiques en marge du sys­tème viennent par la suite au se­cours des Bog­da­noff. People et po­li­tiques fran­çais meublent leur très gros car­net d’adresses. De Luc Fer­ry à Em­ma­nuel Ma­cron (Igor et Gri­ch­ka sont in­vi­tés à l’ély­sée en 2017), leur cas re­lè­ve­rait presque du se­cret-dé­fense… Bio­graphe non au­to­ri­sée et au­teure en jan­vier du «Mys­tère Bog­da­noff», Maud Guillau­min se montre acerbe: «Au dé­part, c’est une his­toire ba­nale, ce sont des étu­diants qui ont fait, comme d’autres, une mau­vaise thèse. Ils ont gra­vi une pre­mière marche et ils se pré­sentent par la suite comme des cher­cheurs. Pour des gens qui ont consa­cré leur vie à la science, c’est in­sup­por­table.»

«Par­ta­ger l’émer­veille­ment»

Un ma­thé­ma­ti­cien émé­rite se pré­ci­pite au se­cours des ju­meaux et évoque «des êtres ado­rables qui ont fait un tra­vail sé­rieux». Il juge le tra­vail de Gri­ch­ka po­si­tif. «Sur le plan de l’al­gèbre, sa thèse ap­porte un éclairage in­té­res­sant.» Dé­ci­dé­ment fé­rus de chiffres, les frères en pro­fitent pour sor­tir dans quelques jours un nou­vel ou­vrage, «L’équa­tion Dieu», au titre aus­si énig­ma­tique que son conte­nu: l’his­toire du ma­thé­ma­ti­cien Bern­hard Rie­mann, qui af­fir­mait avoir dé­cou­vert une formule me­nant au che­min vers Dieu…

Mais re­des­cen­dons sur terre. S’ils sou­haitent re­lan­cer «Temps X», c’est pour par­ta­ger les sa­voirs. Gri­ch­ka: «Nous voulons ap­por­ter de la ré­flexion sur des faits por­teurs d’ave­nir. Nous al­lons as­sis­ter, dans les cinq ans, à une ré­vo­lu­tion ma­jeure en ma­tière in­for­ma­tique, celle des or­di­na­teurs quan­tiques. Leur mé­moire per­met d’ana­ly­ser en un temps re­cord des quan­ti­tés as­tro­no­miques de don­nées. Nous fil­me­rons un or­di­na­teur quan­tique, ex­pli­que­rons comment il fonc­tionne, dé­cor­ti­que­rons la ma­chine. Nous voulons par­ta­ger l’émer­veille­ment.»

Le réa­li­sa­teur Éric La­my est le grand maître vi­suel du nou­vel uni­vers Bog­da­noff: «On a des­si­né un pla­teau té­lé très ori­gi­nal avec un vais­seau spa­tial dans le­quel Igor et Gri­ch­ka pren­dront place (ndlr: c’est en fait un re­make de l’émis­sion ori­gi­nelle). L’idée est de créer un en­vi­ron­ne­ment cré­dible avec des amé­na­ge­ments tech­niques com­plexes.» Les tech­no­lo­gies nu­mé­riques qui n’exis­taient pas à l’époque de «Temps X» don­ne­ront ain­si une nou­velle di­men­sion à l’émis­sion.

La fu­sée Bog­da­noff est prête à dé­col­ler. Pre­mier tir le 21 juillet pro­chain à l’oc­ca­sion du 50e an­ni­ver­saire des pre­miers pas de l’homme sur la Lune. Et mise sur or­bite en sep­tembre, avec l’ou­ver­ture au pu­blic de la chaîne Youtube. À condi­tion, tou­te­fois, de trou­ver le bon car­bu­rant financier.

Gri­ch­ka (à g.) et Igor Bog­da­noff n’ont pas en­core bou­clé le budget qui leur per­met­trait de re­lan­cer, en juillet pro­chain, l’émis­sion phare qui les a fait connaître, dif­fu­sée entre 1979 et 1987.

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