Cas­ter Se­me­nya

La star du 800 m a pas­sé sa vie à at­ti­rer les re­gards hos­tiles

Le Matin Dimanche - - LA UNE - JU­LIEN CALOZ

Les mots em­ployés dans l’ath­lé­tisme pour la dé­fi­nir restent crus et durs. C’est l’his­toire d’une vie pas­sée à at­ti­rer des re­gards hos­tiles et sus­pi­cieux, jus­qu’au som­met des po­diums.

Cas­ter Se­me­nya semble faire l’ef­fet d’un pe­tit caillou dans la chaus­sure à pointes d’un ath­lète. Elle dé­range, cha­touille ou agace. Il y en a pour dire, au su­jet de ses dé­trac­teurs, que ça leur fait les pieds, mais ses ad­ver­saires crient à l’in­jus­tice, se consi­dé­rant désa­van­ta­gés. De fait, Se­me­nya fi­nit presque tou­jours par triom­pher. Elle est double cham­pionne olym­pique et triple cham­pionne du monde sur 800 m, une épreuve de force dans la­quelle elle peut ex­ploi­ter tout le bé­né­fice de sa grande pro­duc­tion en­do­gène de tes­to­sté­rone.

Ses qua­li­tés na­tu­relles l’isolent; le pro­blème, c’est que c’est tout de­vant. Que faire? Ses op­po­sants ai­me­raient beau­coup dé­la­cer leur chaus­sure et la se­couer un bon coup pour en faire sortir ce gé­nie qu’ils ont de la peine à iden­ti­fier. «Ce n’est ni une femme, ni un homme», nous a dit Pierre Car­raz, en­traî­neur res­pec­té de l’ath­lé­tisme fran­çais, cette se­maine, soit dix ans après que la ques­tion de son genre a été lan­cée sur la place pu­blique. «Elle re­ven­dique son sta­tut de femme», a-t-on souf­flé à Pierre Car­raz, comme on aide un mau­vais élève en plein exa­men. «Si on veut… [...] Peutêtre fau­drait-il créer une troi­sième ca­té­go­rie pour ces gens mais ce se­rait ri­di­cule, car il n’y en a pas beau­coup.»

«C’est un ac­ci­dent de la nature»

La pos­si­bi­li­té de créer une troi­sième ca­té­go­rie in­ter­sexe a été sé­rieu­se­ment en­vi­sa­gée en avril 2018 par Sté­phane Ber­mon, le médecin science et san­té de la Fé­dé­ra­tion (IAAF). C’est que l’ath­lé­tisme est bien em­bê­té face à l’émer­gence de ces hy­per­an­dro­gènes qui se sont of­fert une pho­to de fa­mille sur le po­dium du 800 m olym­pique en 2016 (Cas­ter Se­me­nya a ter­mi­né de­vant la Bu­run­daise Fran­cine Niyon­sa­ba et la Ké­nyane Mar­ga­ret Wam­bui). Long­temps, les di­ri­geants ont ré­par­ti les ath­lètes se­lon une clas­si­fi­ca­tion in­tan­gible, en fonc­tion de leur sexe (fé­mi­nin ou mas­cu­lin) et de leur dis­ci­pline. Il y avait une case pour cha­cun, tout était bien ran­gé, ce qui était plu­tôt ras­su­rant (en lan­gage spor­tif: équi­table). Cas­ter Se­me­nya a se­coué toutes ces cer­ti­tudes lors de son avè­ne­ment en 2009, dans ce monde qui dis­qua­li­fie les ath­lètes mor­dant – ne se­rait-ce que très lé­gè­re­ment – le couloir de leur ad­ver­saire.

Dix ans plus tard, les cou­loirs sont tou­jours aus­si étroits. «J’ai l’im­pres­sion, avec Se­me­nya, que l’on as­siste à un ac­ci­dent de la nature qui la place presque en de­hors du sys­tème», a bal­bu­tié un en­traî­neur cette se­maine, plus mal­adroit que mé­pri­sant.

Tor­ture psy­cho­lo­gique

Les vieux gro­gnards des pistes ovales éprouvent semble-t-il de la dif­fi­cul­té à dis­tin­guer le dé­bat spor­tif du dé­bat mo­ral; le pre­mier porte sur des condi­tions de par­ti­ci­pa­tion à une com­pé­ti­tion de course à pied, le se­cond sur l’ac­cep­ta­tion plus gé­né­rale des dif­fé­rences. Il y en a aus­si pour brouiller la frontière ex­près. On les re­con­naît à l’éten­dard de l’éga­li­té des chances en sport qu’ils bran­dissent pour mieux mas­quer l’ho­mo­pho­bie, la mi­so­gy­nie ou le ra­cisme dont ils se rendent les au­teurs en­vers une ho­mo­sexuelle afri­caine aux épaules larges – la nature est bien faite quand on sait ce qu’elle a dû en­du­rer – et à la voix rauque. La haine (en lan­gage spor­tif: l’es­prit de com­pé­ti­tion) est ga­lo­pante. «Beau­coup de choses fausses ont été écrites sur Cas­ter, sur­tout dans les jour­naux aus­tra­liens. Pour­quoi là-bas? Je n’en sais rien», a re­le­vé son ma­na­ger fin­lan­dais, Juk­ka Har­ko­nen, mar­di par té­lé­phone.

Les Sud-afri­cains, eux, connaissent par coeur l’his­toire de Mok­ga­di Cas­ter Se­me­nya, fille de Ja­cob et de Dor­cus, née à Ga­ma­seh­long puis éle­vée à Fair­lie, deux bour­gades ru­rales en­fon­cées dans la pro­vince du Lim­po­po. La jeune femme y gran­dit en marge des con­ven­tions. Elle joue au foot­ball avec les gar­çons, ap­prend la lutte, porte des pan­ta­lons et s’ex­prime avec une voix rauque. Il y en a pour la ta­qui­ner sur son allure de «gar­çon man­qué» («tom­boy») mais «si elle a souf­fert de ses re­marques, elle a gar­dé cette souf­france pour el­le­même, sans ne rien mon­trer de ses émo­tions», as­sure sa grand-mère, Ma­phu­thi Sek­ga­la, ci­tée par The Guar­dian.

C’est dans ce double es­pace tem­po­rel et géo­gra­phique que Cas­ter Se­me­nya ap­prend à se dé­ta­cher du re­gard des autres et, même si elle ne le sait pas en­core, à sup­por­ter «la tor­ture psy­cho­lo­gique» que lui fe­ront su­bir ses ad­ver­saires, se­lon les mots de Da­niel Mo­tho­wa­gae, ami de la star et jour­na­liste au quo­ti­dien sud-afri­cain So­we­tan News­pa­per.

La tem­pête éclate en 2009. Une in­for­ma­tion fuite, an­non­çant que L’IAAF ef­fec­tue «un test de vé­ri­fi­ca­tion d’ap­par­te­nance sexuelle» sur la cou­reuse. Un peu plus tard ce 19 août, Se­me­nya, 18 ans et inconnue deux mois plus tôt, de­vient cham­pionne du monde du 800 m presque sans for­cer. L’in­cré­du­li­té laisse place au ma­laise lorsque Pierre Weiss, se­cré­taire gé­né­ral de L’IAAF, lâche à chaud: «Il est clair qu’elle est une femme, mais peut-être pas à 100%.»

Cas­ter Se­me­nya est tra­quée par la presse du monde en­tier, qui la désha­bille en pre­mières pages. L’ath­lète de 18 ans se cache pen­dant plu­sieurs mois pour échap­per à la fois aux ques­tions et aux cri­tiques, ce qui ne fait qu’ali­men­ter da­van­tage les ru­meurs sur son iden­ti­té sexuelle, sans comp­ter que la Fé­dé­ra­tion d’ath­lé­tisme ne lui vient pas en aide, re­fu­sant de ré­vé­ler les résultats du «test de vé­ri­fi­ca­tion d’ap­par­te­nance sexuelle». Le si­lence des uns et les vi­tu­pé­ra­tions des autres la condamnent à d’in­nom­brables jus­ti­fi­ca­tions. Huit ans plus tard, aux Mon­diaux de Londres, elle doit pré­ci­ser aux jour­na­listes qu’elle fait «pi­pi comme une femme».

Mé­ta­mor­pho­sée par un trai­te­ment

La fronde n’est pas moins vive sur la piste. Ex-en­traî­neur en équipe de Suisse, Laurent Meuw­ly se fait le porte-pa­role des am­bi­tions désen­chan­tées lors­qu’il avoue que les ad­ver­saires de Se­me­nya «es­timent que ce n’est pas fair-play de cou­rir contre elle». Il a vu la cham­pionne de près aux en­traî­ne­ments. «J’avais l’im­pres­sion qu’elle avait moins be­soin de s’en­traî­ner que les autres sur 800 m pour ob­te­nir de meilleurs résultats, et ça m’a tou­jours dé­ran­gé. En Afrique du Sud, où l’on est sou­vent par­ti en stage, je l’ai ra­re­ment vue se mettre dans le rouge pen­dant les séances.»

Les seules fois où la su­pré­ma­tie de Se­me­nya a été contes­tée, «c’est lors­qu’elle a sui­vi un trai­te­ment hor­mo­nal pour faire bais­ser son taux de tes­to­sté­rone (ndlr: une in­for­ma­tion ja­mais con­fir­mée of­fi­ciel­le­ment). Elle avait pris du poids. Ce n’était pas du tout la même ath­lète», se sou­vient Meuw­ly. C’est la pers­pec­tive qui guette la fu­ture ma­man (son épouse, Vio­let, at­tend leur pre­mier en­fant) si elle ne gagne pas le re­cours qu’elle de­vrait dé­po­ser de­vant le Tri­bu­nal fé­dé­ral. Se­me­nya s’ap­prête en ef­fet à contes­ter la mise en ap­pli­ca­tion, dès le 8 mai, du rè­gle­ment de L’IAAF sur le taux maxi­mal de tes­to­sté­rone au­to­ri­sé (5 na­no­moles par litre de sang); un rè­gle­ment qui sanc­tion­ne­rait l’ath­lète hy­per­an­dro­gène qu’elle est, non par choix mais par nature.

Si­mon Hof­mann/get­ty Images

Be­be­to Mat­thews/ap

Tête haute, tou­jours.

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