Notre-dame du livre

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Claude-in­ga Bar­bey Co­mé­dienne

Lâ­cher-prise, es­time de soi, ac­cep­ta­tion, désen­com­bre­ment, sa­gesse, em­bras­ser les arbres, bols ti­bé­tains, vivre avec l’in­ache­vé, mou­rir dans la di­gni­té, savoir écou­ter les che­vaux, se li­bé­rer de la dé­pen­dance af­fec­tive, s’éveiller à la com­pas­sion, quit­ter son conjoint avec bien­veillance, moins ru­mi­ner pour al­ler mieux (al­lez dire ça à une vache)… Au secours! Le Sa­lon du livre étouffe dans une mé­lasse mauve et vis­queuse à l’huile es­sen­tielle de po­gnon mus­qué. Les ro­mans suf­foquent, coin­cés au mi­lieu des ca­hiers d’exer­cices de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel, roses car­re­lés, avec un pe­tit crayon des­si­né dans la marge pour bien mon­trer où il faut co­lo­rier. «Je m’émer­veille d’être vi­vant», co­lo­riez cette phrase en étant plei­ne­ment pré­sent à ce que vous êtes en train de faire.» Au mi­lieu de la page sui­vante, un gros coeur de mi­di­nette: «Ici et main­te­nant». À gauche: pas­sé = re­grets-culpa­bi­li­té-dé­prime. À droite: fu­tur = anxiété-peur-stress. Si ja­mais vous êtes ob­sé­dé par un re­gret, par exemple, sa­chez qu’il faut se ta­po­ter 7 fois sous la cla­vi­cule, et si ça

ne marche pas se ser­rer le poi­gnet en ré­pé­tant: «Paix». Ce n’est plus le Sa­lon du livre, c’est la cour des mi­racles. On ne le ré­pé­te­ra ja­mais as­sez, la connais­sance de soi c’est es­sen­tiel, d’ailleurs dans le mot «connais­sance», il y a le mot «nais­sance». Mais il y a le mot «conne» aus­si.

Prenez un roman, un vrai. Au ha­sard «No­tredame de Pa­ris». Ima­gi­nez main­te­nant l’im­monde ar­chi­diacre Frol­lo es­sayant de se li­bé­rer de sa dé­pen­dance af­fec­tive en co­lo­riant un man­da­la dans la crypte. Ima­gi­nez Qua­si­mo­do, ce géant bri­sé, mal res­sou­dé, borgne, bos­su, ac­cep­tant en­fin ce qu’il est, grâce au chant sub­til des bols ti­bé­tains. Qua­si­mo­do le son­neur lâ­chant prise, tout en haut du clo­cher de No­tredame, parce qu’il s’est en­tou­ré le poi­gnet de la main en di­sant «paix», parce que le truc de la cla­vi­cule n’avait pas mar­ché. Évi­dem­ment avec une bosse, c’est plus dur. Ima­gi­nez Es­me­ral­da ex­pi­rant trois fois en di­sant: «L’amour et la com­pas­sion m’ha­bitent» au mo­ment d’épou­ser ce brave Grin­goire. Ou en­core le fourbe Phoe­bus de Châ­teau­pers, fian­cé à la mièvre et ja­louse Fleur de Lys (qui de­vrait d’ailleurs tra­vailler sur le désen­com­bre­ment per­son­nel), Phoe­bus, donc, ten­tant d’ex­pli­quer à Es­me­ral­da qu’il la quitte, mais avec bien­veillance, et qu’elle fe­rait mieux d’al­ler em­bras­ser les arbres ou écou­ter les che­vaux, plu­tôt que de ru­mi­ner bê­te­ment son pas­sé. Et je n’ose même pas vi­sua­li­ser les trois stades du deuil, à la mort d’es­me­ral­da.

Les ro­mans sont consti­tués es­sen­tiel­le­ment de ces fa­meux sen­ti­ments hon­teux: re­grets, culpa­bi­li­té, anxiété, peur… Sans cette pauvre ar­gile hu­maine, pas d’his­toire. Et les his­toires consolent, tous les enfants savent ça. Il suffit de les lire pour se sen­tir moins seul, pour se sen­tir mieux. Il y a au­tant de dif­fé­rence entre «Notre-dame de Pa­ris» et «J’at­teins la pleine conscience», qu’entre le dogme et la foi. Par­fois, il ne suffit pas de «tour­ner la page», il vaut mieux chan­ger de livre.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

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