Cul­ti­vons l’art de l’en­nui

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - SAS­KIA GALITCH

S’of­frir des plages d’en­nui? L’idée pa­raît sau­gre­nue. Sur­tout quand on irait jus­qu’à se faire du mal pour le trom­per et le fuir – comme le montre une étude me­née en 2015 par Chan­tal Ne­der­koorn. Psy­cho­logue so­ciale à l’uni­ver­si­té de Maas­tricht (Pays-bas), cette cher­cheuse a en ef­fet consta­té que «quand des gens

sont dans l’in­ac­tion et ne dis­posent d’au­cune dis­trac­tion ou sti­mu­la­tion ex­té­rieure (film, mu­sique, té­lé­phone por­table, etc.), la majorité d’entre eux» sont prêts à s’au­to-in­fli­ger de lé­gers mais dou­lou­reux élec­tro­chocs pour échap­per à cette émo­tion ju­gée dé­tes­table.

Il n’em­pêche que cette thèse du «il faut ré­ap­prendre à s’em­bê­ter» com­mence dou­ce­ment mais sû­re­ment à faire son che­min. Ce dont té­moignent par exemple des es­sais tels que «Bul­ler ma­lin - Ne rien faire et le faire bien», d’émilie De­vienne, char­gée d’en­sei­gne­ment à l’uni­ver­si­té d’aix-mar­seille.

À l’origine de ce chan­ge­ment de pa­ra­digme, de nom­breuses études en so­cio­lo­gie, en an­thro­po­lo­gie, en neu­ros­ciences, en psy­cho­lo­gie et même en phi­lo­so­phie me­nées ces der­nières an­nées qui, una­nimes, ex­pliquent que se bar­ber per­met, entre autres, d’amé­lio­rer la connais­sance de soi, de sti­mu­ler la créa­ti­vi­té, et, comme le ré­sume l’an­thro­po­logue Do­mi­nique

Parce qu’on a peur du désoeu­vre­ment, on le fuit. Dom­mage. Car il est plein de res­sources.

Des­jeux, «de ré­flé­chir, de ne pas ré­agir émo­tion­nel­le­ment à tout ce qui peut nous tou­cher et d’échap­per à l’agi­ta­tion du monde». Bref, «se ra­ser» ap­porte toutes sortes de bien­faits… pour au­tant qu’on n’en abuse pas.

Car comme en toute chose, il faut de la me­sure, pré­viennent les cher­cheurs. Non sans re­le­ver qu’on doit s’en­tendre sur ce que re­couvre ce «concept» aux contours flous, qui com­mencent tou­te­fois à se des­si­ner grâce aux mul­tiples re­cherches entreprises au­tour du monde.

Ain­si celles de Giu­seppe Cra­pa­ro. So­cio­logue à l’uni­ver­si­té Kore d’en­na (Si­cile), il a pu­blié en mai 2017 la ver­sion ita­lienne du «Mul­ti­di­men­sio­nal State Bo­re­dom Scale»* et ex­plique qu’il s’agit «d’un état émo­tion­nel qui s’accompagne d’une sen­sa­tion désa­gréable, d’une per­cep­tion ra­len­tie du temps, de dif­fi­cul­tés à se concen­trer et à trou­ver une sa­tis­fac­tion dans les ac­ti­vi­tés entreprises».

Une vi­sion des choses que par­tage le philosophe nor­vé­gien Lars Svend­sen (au­teur de «Pe­tite phi­lo­so­phie de l’en­nui», Fayard). Se­lon ce der­nier, qui, par crainte de s’en­nuyer (!), a mis à pro­fit une an­née sab­ba­tique pour ten­ter de com­prendre la «sub­stan­ti­fique moelle» de l’en­nui en se re­plon­geant dans des textes clas­siques et contem­po­rains, il est dé­sor­mais évident qu’il se di­vise en deux ca­té­go­ries «prin­ci­pales». D’abord, le pro­fond, l’exis­ten­tiel. «Ce­lui que nous dé­crivent Cio­ran, Sartre ou Pes­soa» et qui, «pour Kier­ke­gaard, peut de­ve­nir «la ra­cine de tous les maux».» Ce­lui, aus­si, que les psy­cho­logues disent «pa­tho­lo­gique» et qu’ils as­so­cient à «l’anxiété, à la dépression, à l’apa­thie, à l’agres­si­vi­té, au manque de sens, au dés­in­té­rêt de soi et des autres, au syn­drome d’épui­se­ment pro­fes­sion­nel par l’en­nui (bore out).» Ou qu’ils re­lient éga­le­ment «aux conduites à risques» telles que les ad­dic­tions au jeu ou aux drogues, les troubles ali­men­taires, l’abus d’al­cool, la pra­tique de sports extrêmes, etc., au­tant de «moyens» sou­vent déses­pé­rés de cher­cher à com­bler «ce grand vide», comme l’ap­pelle Émilie De­vienne. Dans ces cas-là, il convient évi­dem­ment d’in­ter­ve­nir thé­ra­peu­ti­que­ment, mar­tèlent les spé­cia­listes.

Stop aux sti­mu­li!

De l’autre cô­té, il y a l’en­nui si­tua­tion­nel «nor­mal», banal et quo­ti­dien, qu’on ren­contre à l’écoute de bla-bla peu pas­sion­nants, lors­qu’on ne fait rien de spé­cial ou qu’on glan­douille à l’école, au tra­vail, dans les transports en com­mun, les files d’at­tente et dans les si­tua­tions que nous consi­dé­rons comme pas as­sez mo­ti­vantes ou ré­pé­ti­tives, dans les­quelles nous ne nous sen­tons pas in­ves­tis et dont nous ne voyons pas (ou plus) le sens. Une forme d’en­nui de plus en plus ré­pan­due, comme le prouvent des re­cherches conduites dans le monde. En cause: les nou­velles tech­no­lo­gies et l’évo­lu­tion de la so­cié­té, qui font qu’on a pris l’ha­bi­tude d’être amu­sé et dis­trait en per­ma­nence – no­tam­ment via la mul­ti­pli­ca­tion des écrans. Si bien que, dé­sor­mais, le seuil de sti­mu­la­tion que l’on juge nor­mal s’est éle­vé. Avec une double consé­quence: d’une part, l’ho­mo fre­ne­ti­cus tolère mal le fait de recevoir moins de sti­mu­li, et d’autre part, ayant désap­pris à «vivre sans», il ne sait plus res­ter in­ac­tif, seul avec lui-même et ses pen­sées. Et c’est bien le pro­blème! Parce que pour au­tant «qu’il ne soit pas pa­tho­lo­gique, chro­nique ou en­va­his­sant, in­siste Émilie De­vienne, cet état de va­cance in­con­for­table peut de­ve­nir fer­tile».

Ce que sou­ligne éga­le­ment le psy­cho­logue ca­na­dien John East­wood. Après avoir conduit de nom­breuses ex­pé­riences, le cher­cheur en est con­vain­cu: ce ma­laise est à prendre «comme une son­nette d’alarme qui nous aver­tit que quelque chose ne tourne pas rond, c’est une in­vi­ta­tion au chan­ge­ment. Es­sayer de s’en dé­bar­ras­ser ne nous aide pas à éli­mi­ner le pro­blème de fond!»

Certes. Mais com­ment faire? A prio­ri, pour ces­ser d’avoir peur de s’en­nuyer, les cher­cheurs re­com­mandent d’ap­prendre à ré­sis­ter aux in­jonc­tions so­ciales qui poussent au «tou­jours plus et tout, tout de suite», qu’il s’agisse de «choses à en­tre­prendre ou de biens de consom­ma­tion à ache­ter», sou­ligne Émilie De­vienne. Elle pré­cise: «Je ne parle pas de se trans­for­mer en er­mite ou en as­cète, mais seule­ment de prendre conscience de nos com­por­te­ments et des rai­sons qui nous poussent à agir ain­si. Il est im­por­tant de pas­ser de la culture du faire et avoir à celle du être. On ne doit plus craindre de lais­ser re­mon­ter à la sur­face nos ques­tion­ne­ments es­sen­tiels, ces «dos­siers chauds» que l’on a ten­dance à dis­si­mu­ler sous une tonne d’ac­ti­vi­tés… qui ne sont fi­na­le­ment que des cache-mi­sère!»

Lais­ser son es­prit va­ga­bon­der

Pour les spé­cia­listes, dont le psy­cho­logue Ch­ris­tophe André, si l’en­nui s’in­vite, la meilleure stra­té­gie consiste juste à lais­ser son es­prit va­ga­bon­der sans cher­cher à le ca­na­li­ser, à se concen­trer sur sa vie in­té­rieure. Puis à s’in­ter­ro­ger: «Qu’est-ce que ce sen­ti­ment que je res­sens: de la va­cui­té, du «bof», du «ça n’a pas de sens» ou du «c’est sans au­cun in­té­rêt»? Qu’est-ce qui le pro­voque et pour­quoi main­te­nant pré­ci­sé­ment? De quoi au­rais-je en­vie et be­soin pour être sa­tis­fait? Com­ment faire pour re­trou­ver du sens, me sen­tir im­pli­qué et non pas seule­ment di­ver­ti?»

On l’au­ra com­pris, quand l’en­nui dé­barque – ce qui, se­lon le MSBC, sur­vient de trois à six fois moins lors­qu’on prend soin de soi, qu’on s’ac­corde un mo­ment pour se re­po­ser, se balader, pratiquer un sport, une ac­ti­vi­té qu’on aime ou voir des amis – il est donc ques­tion d’ac­cep­ter cet en­tre­deux pour «bul­ler ma­lin». Et, du même coup, se mettre en mode «introspection».

Ce fai­sant, et tous les ex­perts s’ac­cordent à ce pro­pos, cette sorte de spleen fi­nit par de­ve­nir fé­cond. «Le prin­cipe est tout simple, ré­sume Émilie De­vienne. Écou­ter ce que l’en­nui a à nous dire nous per­met pe­tit à pe­tit de nous re­con­nec­ter à nous-mêmes et à notre ima­gi­naire, de com­prendre ce qui se joue en nous et au­tour de nous et, au fi­nal, de lais­ser par­ler notre créa­ti­vi­té. La­quelle s’ex­prime alors librement par dif­fé­rents biais: idées, in­tui­tions et mêmes ful­gu­rances grâce aux­quelles on peut ré­soudre toutes sortes de pro­blèmes.» Ou pro­duire des chefs-d’oeuvre ar­tis­tiques. Après tout, s’ils n’avaient pas res­sen­ti cette lan­gueur mo­no­tone, Ver­laine, Bau­de­laire ou Mo­ra­via au­raient-ils of­fert tant de belles choses au monde?

*Le MSBC est une échelle de me­sure de l’en­nui éta­blie sur des mil­liers de per­sonnes son­dées dans le monde et qui fait ré­fé­rence dans les mi­lieux scien­ti­fiques.

«Pour au­tant qu’il ne soit pas pa­tho­lo­gique, chro­nique ou en­va­his­sant, cet état de va­cance est très utile» Émilie De­vienne, char­gée d’en­sei­gne­ment à l’uni­ver­si­té d’aix-mar­seille

Ute Mans/plain­pic­ture

Abon­dam­ment sti­mu­lés, les enfants d’au­jourd’hui, tout comme leurs pa­rents, ont peu le loi­sir de lais­ser leur es­prit va­ga­bon­der.

Ch­ris­toph Hetz­mann­se­der/get­ty

Il est im­por­tant de dis­tin­guer les plages d’oi­si­ve­té que l’on se choi­sit de l’en­nui que l’on su­bit, qui peut vi­rer à la dépression.

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