Les car­gos vont faire le plein de die­sel dans votre sta­tion-ser­vice

Le Matin Dimanche - - LA UNE - PIERRE-ALEXANDRE SALLIER

En 2020, les car­gos sont contraints de de­ve­nir «propres». So­lu­tion? Le die­sel. Un vé­ri­table choc pé­tro­lier est at­ten­du qui va im­pac­ter le prix des biens im­por­tés, mais aus­si votre sta­tion-ser­vice.

Les na­vires de tous les océans sont contraints de li­mi­ter leurs re­jets de soufre dès 2020. Pal­lia­tif ? Le die­sel. La scène pé­tro­lière re­doute le choc. Et une hausse du prix des biens im­por­tés des an­ti­podes – ip­hone, voi­tures ou mi­ne­rais. «Beau­coup de com­pa­gnies ma­ri­times pré­fé­re­ront uti­li­ser du die­sel de ma­rine» Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie, rap­port Oil 2019

Ce­la res­semble à une de ces vieilles blagues dans la­quelle le ca­pi­taine an­nonce qu’il a «une bonne et une mau­vaise nou­velle». Al­lons-y pour la bonne. Elle concerne l’at­mo­sphère, au-des­sus de la grande bleue.

Le 1er jan­vier 2020 mar­que­ra la date of­fi­cielle de l’en­trée en vi­gueur de l’obli­ga­tion faite à tous les car­gos, vra­quiers, su­per­tan­kers et autres porte-conte­neurs sillon­nant les océans de li­mi­ter dras­ti­que­ment leurs re­jets d’oxyde de soufre. Et pour la ma­rine mar­chande ce­la res­semble à tout, sauf à une his­toire drôle. En jeu, les 3,5 mil­lions de ba­rils d’hy­dro­car­bures brû­lés chaque jour dans les chauf­fe­ries de ses na­vires. À titre de com­pa­rai­son 100 mil­lions de ba­rils de pé­trole sont ex­traits du sous-sol au quo­ti­dien.

Per­sonne ne veut plus de fioul sou­fré

La me­sure s’était trans­for­mée en ar­lé­sienne. Prise dès 2008 par l’or­ga­ni­sa­tion ma­ri­time in­ter­na­tio­nale (IMO), elle a fi­ni par être en­té­ri­née en 2016. Les dé­fen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment avaient ap­plau­di cet al­lé­ge­ment pré­vu de la traî­née d’oxyde de soufre lais­sée par cha­cun des 90 000 na­vires ren­dant le com­merce in­ter­na­tio­nal pos­sible. Il y a deux ans, la fronde des Vé­ni­tiens à l’en­contre des fu­mées des pa­que­bots de croi­sière – finalement pri­vés de la­gune – avait ré­vé­lé l’am­pleur du pro­blème au grand pu­blic. Les ar­ma­teurs, eux, n’avaient aucun in­té­rêt à de­van­cer l’ap­pel; no­tam­ment en gar­dant leurs na­vires des se­maines à quai pour les équi­per de filtres à soufre – des «scrub­bers» dans leur jar­gon. Mais le compte à re­bours s’ac­cé­lère. Avec, à la clé, la menace bran­die par l’agence onu­sienne de ne plus voir les na­vires as­su­rés.

Ré­sul­tat, se­lon les der­nières pré­vi­sions de l’agence in­ter­na­tio­nales de l’éner­gie (AIE), les achats de fioul lourd, prin­ci­pal com­bus­tible de la ma­rine mar­chande de­puis les an­nées 60, pour­raient être di­vi­sés par plus de deux «en l’es­pace de seu­le­ment un an».

La pro­pre­té a un prix

Pre­nons le trans­port des mi­ne­rais, la spécialité de Joe To­bin, ana­lyste chez Swiss­ma­rine à Ge­nève. Se­lon ses es­ti­ma­tions, 40% des plus gros bâ­ti­ments – ceux res­sem­blant à des su­per­tan­kers et char­gés de 220 000 tonnes de charbon co­lom­bien ou de fer bré­si­lien – sont dé­jà équi­pés de filtres à soufre. «Mais seuls 22% des na­vires de taille in­fé­rieure, les ca­pe­sizes (ndlr: en­core trop gros pour pou­voir pas­ser par le ca­nal de Pa­na­ma), en sont do­tés et la pro­por­tion doit être en­core bien plus faible si vous pre­nez l’en­semble des ba­teaux», té­moigne l’ex­pert d’un groupe très dis­cret qui ex­ploite une flotte de 171 na­vires.

La vaste ma­jo­ri­té des vra­quiers à mi­ne­rais ne se­ront donc pas do­tés de tels «scrub­bers» en dé­but d’an­née. Et for­cés «d’ache­ter du fioul à faible te­neur en soufre» à prix d’or. La se­maine der­nière, une tonne de ga­soil ne conte­nant pas plus de 0,5% de soufre se ven­dait 560 dol­lars la tonne, soit 50% de plus que la même quan­ti­té de fioul «classique». C’est à ce stade que sur­git la mau­vaise nou­velle. Les ef­fets de ce bas­cu­le­ment se­ront «coû­teux» et «d’une por­tée dé­pas­sant de loin» le trans­port ma­ri­time a pré­ve­nu le bu­reau de recherche IHS Mar­kit, lors de la der­nière CERAWEEK – la grand-messe du sec­teur pé­tro­lier amé­ri­cain à Hous­ton. L’étude pré­sen­tée met en garde contre une «aug­men­ta­tion des coûts du trans­port – pour les produits élec­tro­niques, les voi­tures, les com­po­sants pé­tro­chi­miques et même les croi­sières». Une hausse qui se­ra, au fi­nal, «trans­fé­rée au consom­ma­teur».

Un cargo dans votre sta­tion-ser­vice

Les au­to­mo­bi­listes rou­lant au die­sel sont éga­le­ment en pre­mière ligne. L’AIE aver­tit que le marché des produits pé­tro­liers «est à la veille de la plus grande se­cousse qu’il n’ait ja­mais connue». Pour l’instant chaque ré­gion édicte sa re­cette, à coups d’ad­di­tifs, pour pro­duire les com­bus­tibles peu sou­frés re­quis. Mais «au sein des raf­fi­ne­ries, la moi­tié de ces com­bus­tibles de­vra être ti­rée des dis­til­lats» – ces produits d’où sont sur­tout ti­rés le die­sel et le ma­zout de chauf­fage – pré­vient en écho le bu­reau IHS Mar­kit. «Beau­coup de com­pa­gnies ma­ri­times pré­fé­re­ront uti­li­ser du die­sel ma­rin plu­tôt que le nou­veau fioul lourd pauvre en soufre, dont les quan­ti­tés dis­po­nibles se­ront li­mi­tées, en rai­son d’un manque d’ad­di­tifs», ajoute L’AIE.

Un peu comme si, avant de faire le plein de die­sel, les au­to­mo­bi­listes al­laient se trou­ver en concur­rence avec des car­gos de 350 mètres de long à la sta­tion-ser­vice. La se­maine der­nière, des «tra­ders» eu­ro­péens en car­bu­rants, in­ter­ro­gés par l’agence Reuters, s’at­ten­daient dé­jà à ce qu’un dé­fi­cit de die­sel ap­pa­raisse à par­tir du dé­but de l’hi­ver, avec l’en­trée en vi­gueur de la nou­velle ré­gle­men­ta­tion. Les né­go­ciants four­bissent leurs armes. Il y a quelques jours, l’agence Bloom­berg in­di­quait que plu­sieurs pé­tro­liers géants étaient dé­jà loués par des groupes comme Vi­tol, Gun­vor, Tra­fi­gu­ra ou Li­tas­co, afin de faire of­fice de centre de sto­ckage flot­tant, au large de Singapour.

Ni­co­las Eco­no­mou/nurphoto/afp

Se­lon les der­nières pré­vi­sions de l’agence in­ter­na­tio­nales de l’éner­gie, les achats de fioul lourd, prin­ci­pal com­bus­tible de la ma­rine mar­chande de­puis les an­nées 60, pour­raient être di­vi­sés par plus de deux «en l’es­pace de seu­le­ment un an».

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