Le coeur ba­leine

Le Matin Dimanche - - SUISSE - Ariane Dayer

Elle était épui­sée, déshy­dra­tée, elle vo­mis­sait du sang. Af­fa­mée mais sans pou­voir man­ger puisque son sys­tème di­ges­tif était com­plè­te­ment blo­qué. Par 40 ki­los de plastique, l’équi­valent de 10% de son poids. La ba­leine de 4,7 mètres ve­nue mourir aux Phi­lip­pines en mars der­nier n’était plus un corps mais une dé­charge, une dé­so­la­tion. Quand le scien­ti­fique qui l’a au­top­siée a ou­vert son es­to­mac, il en a sor­ti un sac en plastique, puis un sac en plastique, puis un sac en plastique, puis…

Ef­fa­rant, l’état des océans, comme en té­moigne la carte géante que nous pu­blions au­jourd’hui en pages 53 à 60. Des cas de ba­leines em­poi­son­nées par di­zaines, des ca­cha­lots ga­vés de go­be­lets et de tongs, des tor­tues mu­ti­lées, des oi­seaux de mer – ces somptueux sym­boles de li­ber­té – dont deux tiers pré­sentent des bles­sures au tube di­ges­tif. On a même re­trou­vé des mi­cro­par­ti­cules de plastique tout au fond de la fosse des Ma­riannes, à

11 000 mètres de pro­fon­deur.

La san­té des mers est af­fo­lante. Les terres ne vont pas mieux puisque, comme l’ont dit les ex­perts de la pla­te­forme in­ter­gou­ver­ne­men­tale sur la biodiversité cette se­maine, un mil­lion d’es­pèces sur huit va disparaître dans les pro­chaines dé­cen­nies, me­na­çant la sur­vie de l’hu­ma­ni­té. Un rap­port qui ra­joute à l’in­quié­tude créée par ce­lui du GIEC, le Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat, en oc­tobre der­nier. Par­tout l’alerte sur­vie est lan­cée, par­tout la peur s’ac­croît. Les son­dages en té­moignent: l’état de la pla­nète de­vient la pré­oc­cu­pa­tion nu­mé­ro un des ci­toyens,

Si les spé­cia­listes n’ont pas en­core in­té­gré l’angoisse cli­ma­tique dans le ca­ta­logue of­fi­ciel des troubles men­taux, le DSM-V, on sent que ce­la se­ra fait bien­tôt, tant les cas se mul­ti­plient. On tâ­tonne en­core dans le vocabulaire, éco-an­xié­té, so­las­tal­gie, mais on re­lève les mêmes symp­tômes. Les su­jets exa­mi­nés sont apeu­rés, ac­ca­blés, at­tris­tés, souf­frant d’in­som­nie, de dé­tresse, par­fois de dépression. Ils os­cil­lent entre la co­lère de­vant l’in­ac­tion po­li­tique, le sentiment per­son­nel d’im­puis­sance et une immense fa­tigue.

Nous sommes donc af­fo­lés. Mais, en même temps, pas tant que ça. Ava­lant les mau­vaises nou­velles et les rap­ports mortifères à la chaîne, nous de­ve­nons des yoyos, une mi­nute gla­cés par l’ef­froi, la sui­vante dé­sin­voltes ou la tête dans le sable. C’est de notre faute, d’ac­cord, mais on est trop pe­tits pour un si gros sentiment de culpa­bi­li­té. Admettre pro­fon­dé­ment cette res­pon­sa­bi­li­té obli­ge­rait à bien plus qu’un boy­cott des pailles, c’est l’his­toire de l’hu­ma­ni­té qu’il fau­drait re­nier. Trop lourd. Alors nous res­tons os­cil­lants, entre la peur et le be­soin d’ou­bli. Le cer­veau er­ra­tique et le coeur gros comme une ba­leine.

Par­tout l’alerte sur­vie est lan­cée, par­tout la peur s’ac­croît

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